Trentième dimanche du Temps Ordinaire, Année C

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Si 35, 12-18; 2 Tim 4, 6-8. 16-18; Lc 18, 9-14.

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La tentation du mépris, dont nous parle l’évangile de ce jour, est bien plus répandue que nous ne le croyons. Elle affleure dans bien des discours, des regards, des attitudes, des comportements. Et l’histoire nous a appris jusqu’où elle peut aller, quand des peuples entiers se laissent emporter par elle. Parmi les mille et un visages que peut revêtir cette tentation du mépris, Jésus en a choisi un, celui de l’homme religieux qui se croit juste et qui méprise tous les hommes.

Deux hommes vont au Temple pour prier. Tout semble donc devoir rapprocher ces deux hommes. Pourtant, la similitude s’arrête là. Le premier s’avance fièrement pour étaler devant Dieu sa suffisance, en énonçant tout ce qui le met au dessus des autres, ou plutôt tout ce qui place les autres au dessous de l’image qu’il a de lui-même. Les autres n’existent que pour le mettre en valeur, lui.

Le second, dont on apprend qu’il fait partie de la catégorie peu recommandable des publicains, se tient en retrait. Ce n’est pas un homme bien, et il le sait. Il n’a pas la prétention de se chercher des excuses, des circonstances atténuantes. Il sait qu’il n’est pas digne d’être là. Il sait qu’il ne peut prétendre à la justice du pharisien qui est devant lui. Mais il sait aussi que Dieu seul peut rendre juste.

Nous pourrions nous arrêter là dans notre lecture de ce passage de l’évangile, d’autant que la conclusion sans appel va dans le même sens: l’un est justifié, l’autre non. Mais, si nous faisions cela, nous risquerions alors de tomber, à notre tour, dans cette tentation du mépris à l’égard du pharisien, que Jésus vient pourtant de dénoncer. En nous enfermant ainsi dans le cercle vicieux du jugement, de la condamnation, du mépris, Jésus veut nous faire prendre conscience que le piège est bien plus subtil qu’il n’y paraît. Car il n’y a pire pharisien que celui qui passe son temps à critiquer le pharisien qu’il prétend voir dans les autres!

Comment sortir de cette passion du jugement qui risque toujours de tordre notre regard? Comment échapper à cette tentation de nous mesurer sans cesse aux autres, pour voir si nous sommes plus intelligents, plus aimables, plus aimés? Car bien souvent, derrière le jugement le plus abrupt, le mépris le plus affiché, la condescendance la plus ignoble, se cache la faille la plus profonde. Le mépris, la dérision, la suffisance sont en fait le cache-misère de nos peurs et de nos faiblesses. Et quelle meilleure manière de se défendre, sinon d’attaquer?

Le problème du pharisien, ce n’est pas le mépris qu’il affiche, l’orgueil un peu gras qu’il étale, mais bien cette blessure secrète qu’il ne veut pas dévoiler, sans doute parce qu’il refuse de la reconnaître et de la voir. Il ne peut ressentir de miséricorde envers l’autre, tout simplement parce qu’il n’a pas encore eu la grâce de toucher sa propre misère. Il ne se connaît pas lui-même! Il est étranger à lui-même! Comment pourrait-il comprendre la souffrance de l’autre, ressentir de la compassion à son endroit? Il n’y a donc pas d’un côté l’orgueilleux pharisien et de l’autre l’humble publicain. Mais il y a d’une part un homme qui souffre, et qui ignore ce qui le fait souffrir et se défend comme il peut, et il y a d’autre part un homme qui souffre, mais qui a reconnu la source de son mal, et le confesse humblement: « mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis »!

Car la fine pointe de cet évangile, ce n’est pas de nous inviter à juger le pharisien, mais plutôt de nous faire prendre conscience que c’est seulement la connaissance de notre péché qui peut nous aider à sortir du cercle vicieux du mépris et de la haine. Voilà bien le coeur du problème, toujours aussi actuel. Le péché n’est certes plus très à la mode. Nous préférons parler de failles et de blessures. Mais notre attitude est bien la même. Au lieu de reconnaître notre péché, nous passons notre temps à nous chercher des excuses, et bien souvent sur le dos des autres. Or, le défi que nous propose Jésus, dans cet évangile, c’est de sortir de ce cercle du mépris, en acceptant humblement de reprendre à notre tour cette humble prière: « mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis. »

 

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