Tranfiguration du Seigneur, Fête

2 P 1, 16-19 ; Mt 17, 1-9.

La fête de la Transfiguration du Seigneur évoque, pour nous, la transparence d’un ciel d’azur, la légèreté de l’air, la splendeur d’un soleil d’été ! La météo de ce jour se serait-elle donc trompée de décor ? Nous pourrions le croire si l’Evangile de ce jour ne nous rappelait que Dieu se révèle toujours en se cachant. D’une manière tout à fait paradoxale, mais constante dans les Ecritures, que ce soit avec Moïse, dans le désert du Sinaï, avec Elie sur le mont Horeb, ou avec Salomon, dans le Temple de Jérusalem, Dieu se révèle toujours dans l’obscurité de la nuée. Et cela est d’autant plus vrai lorsque le Verbe de Dieu vient à nous, en prenant chair de notre chair, sous le voile de notre humanité.

La météo de ce jour ne s’est donc pas trompée. Pour vous accueillir, vous tous, qui êtes venus entourer notre Frère Bertrand, en ce jour de sa profession solennelle, le Seigneur a revêtu son habit de nuées, pour se faire plus proche de nous, plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes ! Et nous sommes heureux de vous accueillir pour la célébration de cette profession solennelle, vous tous, membres de la famille Frère Bertrand, ses amis, et vous aussi, frères de Ploërmel, qui avez nourri en notre frère, depuis sa jeunesse, ce goût de la recherche de Dieu. Au début de cette Eucharistie, demandons au Seigneur d’ouvrir nos yeux à la splendeur de Sa Présence, cachée dans l’humilité de nos vies, et confions Lui notre frère.

« Ils ne virent plus que Lui, Jésus seul » ! Telle est la formule utilisée l’Evangéliste Matthieu, pour marquer la fin de l’expérience vécue par les Apôtres Pierre, Jacques et Jean, sur le mont Thabor, lors de la Transfiguration du Seigneur. A quelques nuances près, elle ne semble guère très différente de celles qu’ont utilisées Saint Marc et Saint Luc. Moïse et Elie ont disparu, la nuée s’est dissipée, le silence a enfoui la voix du Père. Jésus est là, seul, devant les disciples, un instant éblouis.

Mais la construction un peu étrange de cette phrase chez Saint Matthieu : « ils ne virent plus que Lui, Jésus seul », nous invite à nous interroger sur le sens profond de cette expérience des disciples. Une expérience qui peut nous permettre de mieux saisir le mystère de la profession monastique de Frère Bertrand, qui nous rassemble aujourd’hui dans cette Eglise du Mont des Cats.

Rappelons rapidement le contexte de ce qui précède la Transfiguration. Alors que Jésus a multiplié les miracles, et que Pierre, dans l’euphorie de ce triomphe, a proclamé sa foi : « Tu es le Christ », voilà que Jésus, loin de se laisser gagner par l’ambiance survoltée de la foule et de ses disciples, commence à leur annoncer que « le Fils de l’Homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter », suscitant l’incompréhension et la colère de ses proches.

Et sans doute n’est-ce pas un hasard si, de retour dans la plaine, après la Transfiguration, Jésus reprend à nouveau, après d’autres guérisons tout aussi spectaculaires, cette annonce de Sa Passion. Ainsi, ce mystère de lumière, de gloire et de transparence se trouve-t-il comme enchâssé dans l’écrin de cet autre mystère, sombre et ténébreux, la souffrance et de la mort de Jésus. Et c’est là que prend tout son sens cette petite conclusion, apparemment anodine, que Saint Matthieu place juste au début de la descente des disciples, à la suite de Jésus.

Désormais, quoiqu’il arrive, ils ne verront plus rien d’autre que « Jésus seul » ! Qu’importent désormais les miracles, la ferveur des foules, les hommages et les honneurs dont ils sont entourés ! Après la Transfiguration, les Apôtres ne voient plus que « Jésus seul ». Le mystère qui soulève leur existence, qui suscite leur intérêt et leur désir, c’est « Jésus seul ». Tout le reste n’est que poussière et herbe desséchée, emportée par le vent. « Ils ne voient plus que Lui, Jésus seul » !

Lorsque tu es arrivé au Mont des Cats, cher Frère Bertrand, tu as pu être séduit par la beauté de la liturgie, l’accueil des frères, le mystère de la vie monastique. Et sans doute tout cela ne fut-il pas inutile, au début au moins. Puis tu as fait l’expérience, parfois douloureuse, des pierres du chemin, des ronces et de l’ivraie, qui risquent toujours d’étouffer le bon grain, dans la communauté et surtout dans ton propre cœur. Tout cela aurait pu te décourager, te rendre amer et te conduire à changer de voie. Dieu n’est-Il pas en effet servi partout, et parfois mieux qu’ici ? Tu aurais pu désespérer de la communauté, et surtout de toi-même, si tu n’avais partagé quelque peu, rien qu’un petit peu, cette expérience vécue par les premiers Apôtres sur le Mont Thabor.

En effet, si le moine persévère, envers et contre tout, s’il prend le risque insensé de demeurer dans un Monastère, sous une Règle et un Abbé (Règle de Saint Benoît, chapitre 1), c’est qu’il a compris, ne serait-ce que de façon très confuse, que c’est « Jésus seul » qu’il est venu chercher. Car si tu es venu ici pour Lui, c’est Lui, à coup sûr, que tu trouveras. Ne plus voir que « Jésus seul », dans tous les évènements et les rencontres, dans les réussites et les échecs, ne plus voir que « Jésus seul » dans tous ces petits riens qui tissent la vie quotidienne d’un moine et de sa communauté, telle est bien l’aventure où tu te lances, aujourd’hui, à travers la profession solennelle.

Pour t’aider à porter cet autre regard sur les êtres et les évènements, le Seigneur te donne les frères de cette communauté. Mais il te donne également à nous, pour que, à travers toi, nous apprenions, nous aussi, à Le reconnaître en tout ce qui survient. Car nous sommes appelés à ne faire plus qu’un, dans le Christ Jésus ! Notre vocation commune, c’est de ne plus voir « que Lui, Jésus seul », pour la plus grande gloire du Père, dans la joie de l’Esprit Saint !

 

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