La règle de Saint Benoît

Chapitre 44

Comment les exclus feront réparation

24 mars
24 juillet
23 novembre
A L'HEURE OÙ SE CÉLÈBRE le service de Dieu dans l'oratoire, celui qui, pour des fautes graves, a été exclu de l'oratoire et de la table, se tiendra prosterné devant la porte de l'oratoire sans rien dire,
la tête au sol, allongé aux pieds de tous ceux qui sortent de l'oratoire.
Il fera cela jusqu'à ce que l'abbé juge qu'il a fait réparation suffisante.
Lorsque l'abbé l'aura fait venir, qu'il se jette aux pieds de l'abbé, puis de tous, afin qu'ils prient pour lui.
Alors, si l'abbé l'ordonne, il sera reçu au choeur et au rang que l'abbé aura décidé.
Il n'aura pas le front d'entonner ni psaume ni leçon, ni quoi que ce soit dans l'oratoire sans nouvelle permission de l'abbé.
À toutes les Heures, quand s'achèvera le service de Dieu, il se prosternera à terre à sa place.
Ainsi il fera réparation, jusqu'à ce que de nouveau l'abbé l'autorise à cesser cette réparation.

Ceux qui, pour des fautes légères, sont exclus seulement de la table feront réparation à l'oratoire tant que l'abbé l'ordonnera. Ils font cela jusqu'à ce que l'abbé les bénisse et dise : « Cela suffit. »

Commentaire(s) de ce texte

1) Peut-on réparer le mal que l'on a fait ? Le mal, que ce soit sous la forme d'un geste, d'une parole, d'une attitude, laisse une marque indélébile dans une personne, une communauté. On ne peut en effacer la cicatrice. Nous en faisons tous l'expérience. Que nous le voulions ou non, nous conservons toujours une certaine défiance à l'égard de celui qui nous a blessés. Plus jamais, ce ne sera comme avant. Alors pourquoi réparer ?

2) Je crois que le sens de la réparation est double. Il sert d'abord à une prise de conscience, de la part de celui qui a blessé, mais aussi de la part de celui ou de ceux qui l'ont été. La réparation manifeste le mal commis et le mal subi.
Elle lui donne une épaisseur qui demeurait jusque là voilée. Il est essentiel de se rendre compte du mal que l'on fait, aussi essentiel que de verbaliser le mal que l'on a subi, sinon, il continue à agir secrètement au fond du coeur.

3) Après avoir aidé à la manifestation du mal, la réparation sert à recoller le lien brisé. St Benoît le souligne au verset 4 : "qu'il se jette aux pieds de l'abbé, puis de tous, afin qu'ils prient pour lui". Ce lien ne peut en effet être établi dans la prière. Car la prière fait éclater la relation d'opposition en nous invitant à nous tourner, ensemble, vers un tiers, vers Dieu Lui-même. C'est en Lui seul que le mal peut être guéri, que la blessure de chacun peut enfin être cicatrisée.

4) St Augustin l'avait bien compris, lui qui reprochait à certains fidèles d'Hippone fermer la bouche, durant la récitation du Notre Père, devant le verset : Pardonne-nous comme nous pardonnons" !
1) Pour St Benoît, lorsqu'il y a faute, il doit y avoir réparation. Remarquons bien que Benoît ne parle pas de punition, mais bien de réparation, de satisfaction.
L'accent n'est pas mis sur la faute et le coupable mais sur ce qui a été brisé, et qui doit être réparé, remis en état. Et qu'est-ce donc alors qui doit être réparé ?

2) Celui qui a été exclu de "l'oratoire ou de la table", ou qui s'est exclu lui-même, a brisé quelque chose qui va bien au-delà de sa propre personne. Il a touché au coeur la communauté qui est blessée, parce qu'un de ses membres est malade.
Ce qu'il faut réparer, c'est la communion entre les membres de ce corps qu'est la communauté monastique.

3) Mais comment peut-on réparer la communion blessée ? St Benoît ne nous l'explique pas, il nous montre simplement la manière concrète dont cela se passe, mais il n'explique pas comment la communion est rétablie. Et, en lisant ce qu'il écrit, nous pourrions avoir l'impression qu'il s'agit d'une punition infligée par l'abbé au frère fautif. Mais je ne crois pas qu'il en soit ainsi.
En fait, la clé se trouve, comme souvent chez St Benoît, au milieu du chapitre, au v.4 : "qu'il se jette aux pieds de l'abbé, puis de tous, afin qu'ils prient pour lui".

4) En effet, les seules choses qui puissent réparer la communion brisée dans une communauté, ce sont l'humilité et la prière ! La communion monastique ne tient pas par la force de la contrainte, mais par l'humilité, c'est pourquoi elle est si fragile, c'est pourquoi, à chaque instant, l'orgueil et la superbe peuvent la briser.
C'est pourquoi seule la prière peut la rétablir, car c'est là seulement, aux pieds de Jésus que nous recevons la force de l'Esprit, dans la confession de notre faible de notre péché.
1) "Afin qu'ils prient pour lui". Cette petite incise du v.4 éclaire d'une lumière tout à fait particulière ce que St Benoît appelle la "réparation". En effet, quand peut-on affirmer qu'un frère a enfin échappé à la spirale de la faute qui l'empêche de vivre ? Sinon quand il est en mesure de demander la prière de l'autre.

2) Car le problème de la faute, c'est qu'elle nous replie sur nous-mêmes. Elle nous aveugle au point que nous estimons avoir raison, seul contre tout le monde entier. C'est pourquoi, très justement, avec une extraordinaire finesse psychologique et spirituelle, St Benoît souligne que le chemin de libération passe toujours par l'autre, par la reconnaissance, devant l'autre, de notre propre misère.

3) Car ce qui nous sauve fondamentalement de la faute, c'est l'humilité qui nous permet de reconnaître que nous sommes faillibles, pécheurs, petits.
Et cette humilité, comme le souligne St Benoît, commence dans les toutes petites choses de la vie : être en retard, casser quelque chose, se tromper à l'office et dans la lecture.

4) Il ne s'agit pas de dramatiser, mais de comprendre qu'en fait, si nous prenons l'habitude de demander pardon pour les petites choses, nous pourrons le faire aussi pour les choses plus graves, plus difficiles. Pourquoi ? Parce que, je crois, ce qui nous empêche habituellement de demander pardon, ce n'est pas parce que cela n'a pas d'importance, comme nous le prétendons si souvent, mais plutôt parce que justement, cela a tellement d'importance que cela éveille en nous une espèce d'angoisse cachée. Nous avons peur que notre pauvreté ne soit pas acceptée, nous avons peur de l'autre, de 1'Autre (avec un grand "A").