La règle de Saint Benoît
Chapitre 40
De la mesure dans la boisson
19 mars
19 juillet
18 novembre
CHACUN TIENT DE DIEU un don qui lui est propre, l'un celui-ci, l'autre celui-là. 19 juillet
18 novembre
Aussi ce n'est pas sans scrupule que nous fixons la mesure de l'alimentation pour autrui.
Toutefois, considérant les limites des faibles, nous pensons qu'une hémine de vin par jour suffira à chacun.
Ceux à qui Dieu donnerait la force de s'en abstenir doivent savoir qu'ils en recevront un salaire particulier.
Le supérieur est habilité à juger si les conditions de lieu, le travail, l'ardeur de l'été exigent davantage. En tous cas, il veillera à ce qu'on ne glisse pas jusqu'à la satiété ou à l'ivresse.
Nous lisons que le vin ne convient aucunement aux moines. Pourtant, puisque, de nos jours, on ne peut en persuader les moines, convenons du moins de n'en pas boire jusqu'à satiété, mais modérément,
car le vin fait apostasier même les sages.
Lorsque les conditions de lieu sont telles qu'on ne peut trouver la mesure susdite, mais beaucoup moins, voire rien du tout, les habitants d'un tel lieu béniront Dieu, loin de récriminer.
Nous les exhortons à s'abstenir de récriminations.
Commentaire(s) de ce texte
2) La seconde caractéristique, c'est qu'un don est fait pour être exploité, mis en valeur, utilisé au service de notre vocation. Un don n'est donc pas fait pour soi, mais pour le service de la communauté, de l'Eglise. Sinon il reste stérile et sans fruits.
3) Tout cheminement spirituel suppose deux étapes fondamentales. D'abord, la découverte de notre don, de notre véritable don. Non pas celui que nous voudrions posséder, mais celui que Dieu nous a donné. Cela n'est pas si évident, car cela suppose la lucidité pour voir clair et l'humilité pour accepter.
4) Mais tout don suppose aussi qu'il soit mis en valeur, cultivé, qu'il rende à dix, trente, cent pour un. Seul un don rendu, redonné, partagé, est réellement un don. Le don que nous avons reçu est toujours un don pour autrui, sinon, il ne sert à rien. C'est seulement dans la mesure où notre don nous sort de nous-mêmes, de notre égocentrisme, qu'il nous ouvre à la vie. Car paradoxalement, c'est en se donnant, que l'on se reçoit, que l'on peut naître véritablement à soi-même.
2) C'est entre ces deux écueils que St Benoît veut guider la barque du moine sur l'océan de la vie monastique. Céder à l'angoisse du manque ou au dégoût de la satiété, c'est courir le risque de tomber soit dans la récrimination et le refus (v.8-9), soit dans l'ivresse et l'illusion
(v.5 et 6).
La vie monastique passe entre ces deux extrêmes, au point qu'on a cru, parfois, qu'il s'agissait simplement d'une voie du juste milieu.
3) Or le juste milieu ressemble à s'y méprendre à cette tiédeur dont l'Apocalypse nous dit que Dieu la vomit ! Alors, qu'elle est donc cette autre voie qui s'écarte des extrêmes sans tomber dans la tiédeur de ceux qui passent leur vie à se préoccuper d'eux-mêmes ?
4) La vie monastique n'a en effet rien à voir avec cette vie de tiédeur où l'on cherche à se préserver, à protéger sa petite existence des extrêmes, à conserver ses acquis. Bien au contraire, elle suppose ce grand ce grand saut entre les bras de Dieu qui prend la barre de nos existences. C'est bien ce qu'affirme d'entrée de jeu St Benoît ; il s'agit d'un don, d'une grâce que l'on reçoit (v.1), et qui se soumet a la vigilance d'un autre, de l'abbé (v.5). Il s'agit de changer de registre de passer de soi à un autre, de moi à Dieu.
Et ce passage ne peut se faire qu'en renonçant a conduire soi-même sa propre vie. Ce que St Bernard résumait par la formule célèbre : "la mesure d'aimer Dieu, c'est d'aimer sans mesure" Tout le reste est vanité !
2) Le murmure est donc le signe extérieur d'un refus bien plus fondamental. On en veut toujours à quelque chose ou à quelqu'un, ou encore à soi-même, parce que l'on n'arrive pas à accepter les limites de l'existence, parce que, au fond, on voudrait être tout, et que ça coince !
3) Il ne s'agit pas d'un problème moral, d'un manque d'humilité, d'une marque d'orgueil. Car, en fait, nous passons tous, un jour ou l'autre, par cette porte étroite, ce chemin escarpé où il faut accepter de perdre bien des illusions et des rêves, pour pouvoir passer. Ce passage étroit, ce trou d'aiguille, nous devons le traverser, à divers moments de notre existence, mais, au fond, c'est toujours la même expérience.
4) Cette expérience a deux visages. Un visage négatif d'abord, car on y sent une extrême impuissance. On n'en peut plus. Mais elle a aussi un visage positif, car c'est lorsque l'on est confronté à l'impossible que Dieu vient ! C'est alors qu'Il nous fait passer, sans que nous ayons vraiment conscience du chemin. Nous nous retrouvons de l'autre côté du mur, sans savoir par où Il nous a fait passer. Nous faisons l'expérience du Salut.
Mais, au cours de cette vie, ce n'est jamais une expérience définitive. Il y aura toujours de nouveaux seuils à passer jusqu'à cet ultime seuil, la mort, qu'Il est seul à pouvoir nous faire traverser.