La règle de Saint Benoît

Chapitre 39

De la mesure dans la nourriture

18 mars
18 juillet
17 novembre
POUR LE REPAS QUOTIDIEN, qu'il soit à Sexte ou à None, nous estimons qu'il suffit de deux plats cuits par table, à cause des infirmités diverses.
De sorte que celui qui n'aura pu manger de l'un se restaure avec l'autre.
Que deux plats cuits suffisent donc à tous les frères, et, s'il y a en plus des fruits ou des légumes verts, on ajoutera un troisième plat.
Une livre de pain bien pesée suffira chaque jour, qu'il y ait un seul repas, ou déjeuner et dîner.
S'ils doivent prendre le repas du soir, le cellérier réservera un tiers de cette livre et le rendra au dîner.
Si le travail a été plus pénible, il appartiendra à l'abbé de juger s'il convient d'ajouter quelque chose,
évitant surtout l'excès, car jamais le moine ne doit se laisser surprendre par l'indigestion.
Rien n'est aussi contraire à tout chrétien que l'excès,
comme le dit notre Seigneur : Prenez garde que l'excès n'accable votre coeur.
Pour les enfants en bas âge, on ne servira pas la même quantité, mais moins que pour les plus grands, en tout cas avec économie.
Tous s'abstiendront de manger de la viande de quadrupède, sauf les malades très affaiblis.

Commentaire(s) de ce texte

1) Pour ce qui concerne la nourriture, St Benoît édicte une règle très intéressante. S'il convient d'ajouter quelque chose, c'est à l'abbé d'y veiller (v.6). S'il convient d'être attentif et de ne pas se laisser aller à l'indigestion, c'est au moine d'y être attentif (v.7) Cette manière de répartir la tâche confère à chacun une responsabilité et lui pose aussi des limites.

2) L'abbé d'abord doit veiller à ce que les frères ne manquent pas du nécessaire. Et, s'il le faut, suivant les circonstances, il doit se préoccuper d'ajouter quelque chose, si le travail devient trop pesant, ou si quelque épidémie risque de clouer les frères au lit.
Cela suppose de l'abbé deux qualités essentielles : l'attention et une qualité d'humanité qui sache discerner les temps et circonstances.

3) De la part du frère, cela suppose donc de ne pas se soucier de ce qui va être servi, de ne pas faire de réserve, ou de chercher à obtenir par lui-même ce qui n'est pas servi. C'est à travers les petites choses de la vie, surtout ce qui tourne autour de la nourriture, que l'on peut prendre conscience de la profondeur de notre confiance, de notre foi. Quand on voit s'accumuler des réserves près du couvert d'un frère, on peut être sûr que cela révèle bien autre chose.

4) Par contre, le frère doit veiller à ne pas sombrer dans la gloutonnerie. Le besoin irrépressible de manger, d'engloutir de la nourriture, est bien souvent la marque d'un autre manque, d'un autre désir. Le danger, c'est que si l'on comble ce manque par la nourriture, ou par l'accumulation d'un tas d'autres choses, on risque de passer à côté de ce désir essentiel. C'est au désert, dans la pauvreté, qu'Israël a rencontré Son Seigneur. Les marmites d'Egypte n'étaient qu'une façon d'échapper à cette vocation qui était le salut.
1) St Benoît prévoit une certaine mesure dans la nourriture, et puis il prévoit aussi qu'il est possible de dépasser cette mesure, dans certains cas de nécessité. Dans cas, il appartient à l'Abbé d'ajouter ce qui convient (v.6) Dans cette petite disposition, apparemment sans importance, se trouve concentré tout l'esprit de St Benoît.

2) La Règle représente la mesure commune, mais celle-ci peut toujours être adaptée, en fonction des nécessités du moment. Cependant, cette adaptation ne peut aller dans un sens plus rigoureux. Si St Benoît donne à l'Abbé un pouvoir d'adaptation, c'est toujours dans le sens d'un assouplissement. L'Abbé peut toujours donner plus qu'il n'est prévu.

3) Mais cela suppose une appréciation de la situation concrète. C'est là qu'intervient le discernement de l'Abbé. Ce jeu entre la Règle et l'appréciation de l'Abbé n'est pas toujours facile à vivre, tant pour les frères que pour l'Abbé lui-même. Chacun a une vision du nécessaire qui lui est personnelle. Pour éviter les conflits, St Benoît a donc prévu ce sage équilibre.

4) Il prévoit d'une part la mesure dans le boire, le manger, le sommeil, le silence, le travail, les relations avec les hôtes. Et d'autre part, il prévoit que l'Abbé peut toujours ajouter à cette mesure.
1) Une fois de plus, St Benoît combine la norme collective et le goût personnel dans ce chapitre 39. D'un côté, il faut bien une norme commune qui permette au cuisinier d'établir les menus. Mais, de l'autre, il est important aussi de respecter le besoin de chacun. Pour cela, St Benoît établit un certain nombre de principes simples qui permettent d'articuler ces deux réalités.

2) Certaines normes sont restrictives : on ne mange pas certains aliments : « la viande » (v.11), ou au contraire ménagent le goût de chacun : deux plats cuits, « de sorte que celui qui n'aura pu manger de l'un se restaure avec l'autre » (v.2), on ajoutera aussi « fruits et légumes verts » (v.3).

3) D'autres normes limitent les quantités : « une livre de pain bien pesée suffira chaque jour » (v.4) . Mais là encore, St Benoît fait preuve de largesse. La livre bien pesée, c a d qu'on ne doit pas descendre au dessous. Mais, en même temps, il faut éviter l'excès (v.7). Enfin, l'abbé ne doit pas hésiter à ajouter quelque chose, du fait de circonstances exceptionnelles, comme un travail pénible (v.6).

4) Tout cela nous trace un tableau très cohérent de la « politique culinaire de la communauté », qui pourrait se résumer ainsi :
- Nourriture végétarienne
- Suffisante en quantité, sans excès
- Variée et pour tous les goûts
- Avec des extra, pour tenir compte des circonstances particulières.
C'est simple, clair, et cela évite tous les problèmes de scrupules ou de laisser-aller.