La règle de Saint Benoît
Chapitre 38
Du lecteur de semaine
17 mars
17 juillet
16 novembre
A LECTURE NE DOIT PAS MANQUER à la table des frères. Ce n'est pas au premier venu d'y faire la lecture, mais celui qui doit lire toute la semaine prendra son service le dimanche. 17 juillet
16 novembre
Celui qui doit prendre son service demandera à tous, après l'office et la communion, de prier pour lui, pour que Dieu éloigne de lui l'esprit d'orgueil.
Tous diront trois fois dans l'oratoire ce verset qu'il commencera lui-même : Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange.
Ainsi, ayant reçu la bénédiction, il prendra son service de lecture.
Le silence sera total ; qu'on n'entende ni murmure ni voix, sinon celle du lecteur.
Que les frères se passent les uns les autres le nécessaire pour manger et boire, de telle manière que nul n'ait besoin de demander quoi que ce soit.
Si c'était indispensable, qu'on le fasse par quelque signe perceptible plutôt que par parole.
Que nul n'ait le front de poser des questions à ce moment-là sur la lecture ou sur quelqu'autre sujet, pour ne donner aucun prétexte ;
à moins que le supérieur ne veuille dire un mot d'édification.
Le frère lecteur de semaine prendra un en-cas avant de commencer la lecture, à cause de la sainte communion, et pour que le jeûne ne lui soit pas trop pénible.
Il prendra son repas avec les semainiers de cuisine et les servants.
Les frères ne liront ni ne chanteront à tour de rôle, mais seulement ceux qui édifient les auditeurs.
Commentaire(s) de ce texte
"Légère", en effet, signifiait : recueillir, ramasser, trier.
Quand on se souvient que, dans les manuscrits anciens, tous les mots étaient collés les uns aux autres sans espace et sans ponctuation, on comprend que lire supposait la capacité de mettre ensemble les syllabes d'un même mot.
Pour lire, il fallait être capable de tirer, de la masse informe des lettres qui se succédaient, des mots, des phrases. Cela supposait une certaine habitude, mais aussi la connaissance du sens du texte.
2) L'art de lire, l'art de la lectio, s'apparente a ce qui nous est dit, au premier chapitre de la Genèse où Dieu crée en distinguant, en séparant, en ponctuant de jour et de nuit ce qui n'était jusque là qu'une masse "vide et vague", un tohu bohu, en hébreu.
3) La lecture, la lectio, c'est donc l'art de faire naître du sens dans l'informe et le vague. Pour les anciens, la lecture avait quelque chose de magique.
Il suffit de se souvenir de la fascination qu'exercent sur les chercheurs, de vieux grimoires, des textes sibyllins, ou encore des écritures inconnues. Devant le texte incompréhensible, l'homme est saisi d'une espèce de frayeur, de crainte sacrée. Il y a là quelque chose qui le dépasse, une parole qui le précède et le domine.
4) Nous sommes trop habitués à lire des panneaux indicateurs, des modes d'emploi, des textes en tout genre, pour nous émerveiller encore de ce qui se passe.
Pourtant, il nous arrive encore de ressentir cet effroi ou du moins un certain malaise devant une inscription en langue étrangère ou une portée musicale que l'on ne sait pas lire.
Les traductions de la Bible nous évitent ce choc qui, pourtant serait parfois salutaire pour que nous reprenions conscience du mystère que recèle la Parole de Dieu.
2) C'est bien là le sens profond du silence monastique, et des signes qui en sont un élément pratique. Il s'agit de communiquer sans gêner, sans s'imposer à l'autre. Le respect du silence, l'usage des signes, font partie de cette attention respectueuse à l'autre, de tout le processus de décentrement de soi qui est à la source de l'intuition monastique.
3) Toutes les observances monastiques ont donc été inventées pour respecter deux éléments en apparence contradictoires. D'un côté, St Benoît veut favoriser le respect, l'écoute et de l'autre il encourage la communion, la charité fraternelle. Et, pour lui, il n'est pas question de choisir entre l'une ou l'autre. Tous deux sont aussi importants.
4) Si nous y réfléchissons un peu, toutes les petites pratiques monastiques, qui peuvent parfois nous agacer un peu, vont en fait toujours dans ce sens. Elles existent pour favoriser le respect et la communion : on ne parle pas dans les lieux réguliers, pour ne pas gêner, mais on se salue, pour exprimer la communion ; on ne parle pas au réfectoire, pour écouter, mais on fait attention à son voisin, pour qu'il ne manque de rien.
La justesse se trouve dans le respect de ces deux exigences évangéliques.
2) Ce qui frappe, d'abord, c'est la taille du lieu. On n'a pas fait d'économie au niveau de l'espace. Il suffit de se souvenir des réfectoires de la Trappe, de Tilburg ou d'Orval. Cette taille est liée à la disposition assez curieuse, en fer à cheval qui suppose donc que nous n'ayons jamais de vis à vis immédiat. De même, les fenêtres sont opaques ou très élevées. Elles permettent à la lumière d'entrer, mais pas au regard de sortir. Toute l'architecture du réfectoire semble déjà porter par elle-même un message de concentration, de recueillement.
3) Lorsque l'on relit le chapitre 38 dans ce contexte, certains points s'éclairent alors d'une manière nouvelle. L'édifice et la disposition des lieux sont conçus pour permettre une certaine expérience intérieure. Le repas n'est pas simplement l'assimilation d'une nourriture indispensable pour vivre, mais il devient le moment privilégié où tout notre être se met à l'écoute, évitant tout ce qui pourrait le distraire.
4) Les communautés qui avaient abandonné ces formes extérieures pour des dispositions plus conviviales, y reviennent peu à peu. La communion, en effet, n'est pas camaraderie, même si elle n'exclut pas une certaine complicité. La communion monastique se construit à travers l'écoute d'un autre, d'une parole qui nous est donnée. C'est pourquoi le choix des livres du réfectoire a tant d'importance.