La règle de Saint Benoît

Chapitre 37

Des vieillards et des enfants

16 mars
16 juillet
15 novembre
BIEN QUE L'HOMME SOIT naturellement enclin à l'indulgence envers les vieillards et les enfants en raison de leur âge, l'autorité de la règle doit aussi avoir pour eux des égards.
On prendra toujours en considération leur faiblesse et, pour la nourriture, on ne leur appliquera pas toute la rigueur de la règle.
On leur témoignera égards et bonté, et ils devanceront les heures prescrites.

Commentaire(s) de ce texte

1) L'une des conséquences de notre mentalité démocratique, c'est que nous partons du principe que la loi est la même pour tous. Avec, pour corollaire, l'idée que si tous ne peuvent appliquer la règle, alors il faut la changer. Telle n'est absolument pas la perspective de St. Benoît. Pour lui, la Règle est une manière de vivre, un art de vivre vers lequel nous devons tendre, mais qui suppose la considération de certaines situations.

2) En fait, derrière cette mentalité de notre époque se cachent deux réalités que nous avons beaucoup de mal à admettre. La première est la peur et la seconde la conséquence de cette peur.

3) La peur qui se cache derrière cet égalitarisme de façade est la peur de ne pas être considéré. La différence nous fait peur. Si l'autre peut faire cela, alors pourquoi pas moi ? Le réflexe qui se cache derrière cette revendication est celle de l'enfant jaloux que nous avons tous été, un jour. Notre tendance, alors, c'est d'en faire moins, sous prétexte que d'autres ne peuvent respecter cette règle.

4) La conséquence de cette tendance, c'est donc de relativiser la règle, d'y mettre un bémol, sous prétexte que tout le monde ne peut la vivre, alors que l'attitude de St. Benoît est radicalement différente. Pour lui, il ne s'agit pas de relativiser, mais d'humaniser, en tenant compte de la réalité des personnes. Pour Benoît, il ne s'agit pas d'en faire moins, pour que tout le monde fasse la même chose, mais, comme il le dira ailleurs, d'encourager les plus forts à aller de l'avant, sans décourager les plus faibles. Mais cela suppose une véritable maturité. Et c'est là, sans doute, la question que nous devrions plutôt nous poser dans notre relation avec toute forme de règle.
1) En fait, St Benoît ne parle pas d'indulgence, dans ce §37, mais de miséricorde !
Et il en profite pour en décrire les traits essentiels.

2) Pour Benoît, la miséricorde consiste à prendre en considération la faiblesse d'autrui. Ici, il s'agit principalement de l'âge (la jeunesse ou la vieillesse), mais cela peut recouvrir bien d'autres domaines. En fait, la miséricorde commence quand on accepte que l'autre, pour de multiples raisons, est différent, est autre que moi. La capacité d'être miséricordieux est donc intimement liée à l'expérience de l'altérité.

3) Les conséquences de cette expérience qui vient des profondeurs de l'être humain sont décrites par St Benoît dans le dernier verset de ce chapitre, le v.3.
Le latin parle de "pia consideratio" que le traducteur a rendu par "égards et bonté". Ainsi, la marque principale de la miséricorde, c'est le respect (la pietas antique) et la bonté, la bienveillance.

4) Nous considérons souvent la miséricorde comme une faiblesse, parce que nous craignons d'encourager ainsi le laxisme ou la jalousie. Et le danger est réel. Mais la solution ce n'est pas de refuser la miséricorde, mais bien plutôt d'amener chacun des frères à faire cette expérience de l'acceptation de la faiblesse de l'autre, en acceptant d'abord sa propre faiblesse, en n'ayant plus peur de ses propres limites, parce que c'est ainsi que Dieu l'aime, depuis toujours.
1) Dans ce chapitre, St Benoît ne se réfère pas à 1'Evangile, comme dans le chapitre précédent qui concernait les malades, mais à la nature humaine. Celle-ci a de l'indulgence pour les plus jeunes comme pour les plus anciens. Les premiers n'ont pas encore la force de pratiquer la Règle, les derniers ne l'ont plus. Mais St Benoît tient à le rappeler. Pourquoi donc ?

2) C'est que l'on a toujours tendance à juger de ce qui est possible ou de ce qui ne l'est pas, en fonction de ce que l'on peut faire soi-même. Inconsciemment, nous évaluons la limite entre le possible et l'impossible en fonction de nos propres capacités. Sans le savoir, nous nous considérons comme le critère ultime de toute réalité. A cette attitude St Benoît oppose l'objectivité de la Règle et nous situe ainsi dans un rapport tout différent à l'égard du réel, mais aussi de la Règle, elle-même.

3) Quel est alors le sens d'une Règle qui ne s'impose pas en toute circonstance ?
La Règle n'est pas un règlement, son ambition est bien plus vaste, et c'est pourquoi elle suppose toujours des exceptions, comme dans ce chapitre.
La Règle a pour ambition de nous ouvrir un chemin qui nous conduise au Royaume. Plus que d'un règlement, il s'agit en fait d'une véritable pédagogie du retour vers Dieu. Car le véritable problème qui se pose à nous, c'est de laisser la grâce faire son oeuvre en nous, en évitant de lui faire écran par tous les désirs et passions qui nous encombrent.
La Règle est, en fait, une école de liberté intérieure qui, peu à peu, nous apprend à céder à l'Esprit-Saint, en nous aidant à distinguer notre volonté propre de la Volonté de Dieu.
Apprendre à vouloir ce que Dieu veut, tel est, en définitive, l'unique raison d'être de la Règle.