La règle de Saint Benoît

Chapitre 34

Si tous doivent recevoir le nécessaire de manière uniforme

12 mars
12 juillet
11 novembre
IL EST ÉCRIT : On donnait à chacun selon ses besoins.
Par suite nous disons qu'il faut, non pas faire acception des personnes - tant s'en faut - , mais prendre en considération les infirmités.
Que celui qui a besoin de moins rende grâces à Dieu et ne s'attriste pas.
Pour celui à qui il faut davantage, que son infirmité le rende humble et qu'il ne s'enorgueillisse pas de la bonté qu'on a pour lui.
Ainsi tous les membres seront en paix.
Avant tout, que le mal de la récrimination ne se manifeste pour quelque motif ni par quelque signe que ce soit.
Si quelqu'un en est saisi, il sera soumis à un rigoureux châtiment.

Commentaire(s) de ce texte

1) Le problème qui se pose à St Benoît est plutôt épineux. En effet, au nom de l'égalité, nous aurions tendance à donner à tous la même chose. Mais St Benoît, reprenant un passage de l'Ecriture (Act 4, 32ss) remarque que les besoins de chacun sont différents, et qu'il faut donc en tenir compte. Mais alors, comment éviter ce mal du murmure (malum murmurationis) qui peut détruire la communauté la plus unie et la plus solide ?

2) St Benoît propose une solution originale. Celui qui reçoit moins doit rendre grâce d'avoir moins besoin, et celui qui reçoit davantage doit considérer l'infirmité qui lui vaut ce traitement de faveur.
Celui qui peut se lever chaque jour pour Vigiles doit rendre grâce pour la bonne santé que Dieu lui a donnée. Celui qui ne le peut pas doit accepter sa faiblesse. Et ainsi pour le jeûne, et tout autres choses.

3) L'unique solution que propose St Benoît, c'est l'action de grâce et l'humilité, qui sont en fait une seule et même chose.
Car seule l'humilité peut rendre grâce, car elle sait que tout vient de Dieu, même la santé et la force. Et seule l'action de grâce peut conduire à l'humilité, car elle sait se réjouir du don de Dieu, mais aussi compatir à la faiblesse d'autrui.

4) En incitant les moines à cette démarche, S. Benoît réalise une véritable révolution copernicienne. Au lieu de focaliser l'attention sur le don, il la tourne vers le donateur.
Le moine est incité à introduire un tiers dans le jeu : Dieu Lui-même.
En faisant cela, il remet les choses à leur place. Il y a Dieu, le donateur d'un coté, et, de l'autre, les hommes qui reçoivent : moi et mon frère. Tous deux logés à la même enseigne, tous deux bénéficiaires, à divers degrés, des dons que Dieu nous fait.

Et nous n'y sommes pour rien.
1) Dans ce petit chapitre, deux cultures s’affrontent. Elles sont radicalement opposées mais elles coexistent dans nos mentalités et nos comportements. D’une part, il y a la revendication au respect strict de l’égalité. Et, d’autre part, il y a la reconnaissance de la différence des besoins, selon les personnes et les périodes de la vie.

2) La revendication de l’égalité est inscrite dans les Ecritures. Nous sommes tous issus d’Adam et Eve. C’est pourquoi le fait de distinguer un homme, pour en faire un roi, est considéré, dans le livre de Samuel, comme un péché. La seule distinction qui vaille, dans la Bible, c’est le choix de Dieu, comme pour les Juges et les Prophètes. L’égalité se trouve ainsi tempérée par la vocation particulière.

3) Cette reconnaissance de la différence, du don de chacun, vient donc équilibrer la stricte égalité. St Benoît y insiste souvent, dans sa Règle, que ce soit pour la nourriture ou la boisson, la longueur des vêtements, l’âge ou encore les aptitudes à assumer des charges, et le niveau d’intelligence qui nécessite un simple discours ou des coups de bâton, pour les têtes dures.

4) Pour St Benoît, toute le Règle est structurée par la combinaison de ces deux principes contradictoires. Tous les frères sont égaux, quelle que soit leur origine, mais certains ont besoin de cela, et les autres d’autre chose. L’art du discernement, du gouvernement, pour l’Abbé comme pour tous ceux qui ont une responsabilité dans la communauté, c’est de savoir faire la part des choses : ni favoritisme, ni égalitarisme. C’est difficile et exigeant, mais c’est une merveilleuse école de liberté intérieure, pour tous ceux qui doivent le faire.
1) « Aequalitas », de manière égale ! L'égalité est l'un des fondements de la vie communautaire. Les traitements de faveur, les privilèges, suscitent très vite des jalousies et des récriminations, comme le souligne St Benoît au v.6. Cependant, il ne s'agit pas de cette égalité démocratique qui nivelle toute différence. St. Benoît le précise d'emblée, au v.1, en reprenant ce verset des Actes des Apôtres : « on donnait à chacun selon ses besoins ».

2) Cela pourrait paraître contradictoire avec le principe d'égalité énoncé dans le titre. Comment allier l'égalité et le respect des différences ? Pour comprendre cette apparente contradiction, il est important de faire une distinction. Mais, pour expliquer cela, j'aimerais reprendre une image et ensuite la remarque de l'un d'entre vous.

3) L'image vient de Ste Thérèse de l'Enfant Jésus. Il ne faut pas la même quantité d'eau pour remplir un grand verre et un petit verre. Leur plénitude ne dépend pas de leur quantité, mais de leur capacité. Les uns ont besoin de plus, les autres de moins.

4) D'autre part, un frère me faisait remarquer un jour, à propos d'un ancien, que, lorsqu'il accueillait des frères qui venaient le voir, chacun se sentait le plus aimé, le préféré.
Cela est certes important pour l'Abbé et les autres responsables de la communauté, mais aussi pour chacun d'entre nous. Quand un frère s'adresse à nous, nous demande quelque chose ou nous adresse la parole, a-t-il ce sentiment ? Ou celui de venir comme un cheveu sur la soupe ? Savons-nous accueillir chacun de nos frères de cette manière ? Sans faire acception des personnes ? (v.2).