La règle de Saint Benoît
Chapitre 33
Les moines doivent-ils avoir quelque chose en propre ?
11 mars
11 juillet
10 novembre
C'EST SURTOUT CE VICE-LÀ qu'il faut radicalement extirper du monastère. 11 juillet
10 novembre
Nul ne prendra la liberté de donner ou de recevoir quelque chose
sans ordre de l'abbé,
ni d'avoir rien en propre, absolument rien, ni livre, ni cahiers, ni crayon, absolument rien.
D'autant qu'il ne lui est même pas permis de disposer à son gré de son corps ni de ses désirs.
Mais il faut attendre du père du monastère tout le nécessaire et ne se permettre d'avoir rien que l'abbé n'ait donné ou autorisé.
Tout sera commun à tous, comme dit l'Ecriture, afin que nul ne dise ou prétende qu'une chose est à lui.
S'il est reconnu que quelqu'un se complaît dans ce vice détestable, on le réprimandera une et deux fois ;
s'il ne se corrige pas, il subira un châtiment.
Commentaire(s) de ce texte
2) St Benoît y développe deux arguments. Le premier, c'est que les choses nous empêchent d'apprendre à attendre d'un autre. Le moine risque de s'imaginer qu'il se suffit à lui-même, qu'il n'a plus rien à attendre. Il est devenu suffisant. Il fait le chemin inverse du peuple d'Israël qui, dans le désert, en recevant la manne jour après jour, a appris que la vie était un don de Dieu, un don gratuit, une grâce.
Le moine qui se fait offrir des choses ou en donne échappe à cette aventure intérieure. Il échappe à sa vocation profonde.
3) Le second argument, St Benoît le tire de l'Ecriture, en Act 4, 32 : "Tout sera commun à tous". Ce passage des Actes appartient au texte célèbre qui décrit la première communauté chrétienne : "La multitude des croyants n'avait qu'un coeur et qu'une âme etc." Ce second argument reprend le premier, c'est à dire le fait que tout est don de Dieu, mais le pousse un peu plus loin. Car la pointe du texte des Actes, c'est que le lieu où Dieu manifeste sa grâce, en donnant à chacun ce dont il a besoin, c'est la communauté.
Celui qui garde les choses pour soi, qui se fait offrir des choses, se retire de la vie de l'Eglise, de cette communion de foi, de célébration, de partage. Il fait bande à part, il se marginalise.
4) Pour St Benoît, le vice de la propriété nous éloigne donc à la fois de Dieu, dont on n'attend plus rien, et des frères avec qui on refuse de vivre la communion de la première communauté chrétienne.
2) Sans doute est-ce la raison pour la quelle St Benoît est si féroce pour les frères qui accumulent, qui cherchent à avoir à tout prix. Car cela les empêche d'accéder à leur être profond, à cet « homme intérieur » dont St Paul nous dit qu'il s'épanouit, quand « l'homme extérieur » ou « vieil homme » s'en va en ruine. Avoir et être, « homme extérieur » ou «vieil homme » et « homme intérieur » ou « homme spirituel », voilà donc le défi qui nous est proposé.
3) Dans cette perspective, ce ne sont pas les choses, le monde, le pouvoir, la richesse qui sont mauvais, mais notre rapport à ces derniers. Erik Fromm aura une formule intéressante en décrivant dans l'un de ses chapitres la différence entre « avoir une autorité » et « être une autorité ». La logique de l'être ne signifie pas incompétence, négligence, paresse. Elle ne condamne pas l'action dans le monde, bien au contraire, elle la modifie.
4) Je crois que cette logique de l'être est fondée sur deux principes fondamentaux que St Benoît énonce dans ce chapitre 33. Le premier est énoncé au v.5 : « tout attendre du Père du monastère », ce qui signifie que tout ce que nous avons, nous l'avons reçu d'un autre, nous en sommes les gérants, non les propriétaires. Le second principe est énoncé au v.6 : « tout sera commun à tous ».
Cela signifie que l'être suppose une double dimension : la pauvreté et la confiance d'une part, l'altérité et la charité d'autre part.
2) St Benoît ne fait que reprendre ce thème de Cassien. Dans sa Conférence 18, en effet, ce dernier explique que la vie monastique est née du désir de certains chrétiens de vivre comme la première communauté des disciples de Jésus, alors que la ferveur des débuts commençait à se refroidir dans l'Eglise (Conf 18, 5). Et, Cassien met justement en relief le fait que c'est la communauté des biens qui, très vite, a posé problème, après la mort des Apôtres.
Ainsi, la vie monastique se présente comme un désir de retour aux origines du Christianisme, alors que les disciples partageaient tout, parce que le Seigneur était au milieu d'eux.
3) Et telle est, sans doute, la raison la plus profonde, la raison véritable, de la vie en communauté, du partage des biens mais aussi des joies et des peines, comme le dira St Paul : si nous partageons tout c'est parce que nous faisons l'expérience que le Seigneur est présent au milieu de nous !
4) Si nous perdions ce sens profond de notre vie, très vite, nous deviendrions soupçonneux à l'égard de nos frères, nous commencerions à nous méfier les uns des autres et à garder pour nous-mêmes ce que nous recevons. Nous négligerions le bien commun au profit de notre intérêt personnel.
Et sans doute ce verset des Actes des Apôtres est-il l'un de critères les plus sûrs pour nous aider à discerner si nous vivons vraiment en présence du Seigneur : "La multitude des fidèles n'avait qu'un coeur et qu'une âme. Nul ne disait sien ce qu'il possédait, mais tout était commun entre eux" (Act 4, 32).