La règle de Saint Benoît

Chapitre 32

Des outils et objets du monastère

10 mars
10 juillet
9 novembre
L'ABBÉ REMETTRA AUX FRÈRES dont la vie et les moeurs lui inspirent confiance les biens du monastère : outils, vêtements et autres objets.
Il leur en confiera la garde et le soin au fur et à mesure qu'il le jugera utile.
L'abbé en tiendra un inventaire pour savoir ce qu'il donne et ce qu'il reçoit, quand les frères se relaient dans la charge des objets qui leur sont assignés.
Si quelqu'un traite des choses du monastère de façon malpropre ou négligente, il sera réprimandé ;
s'il ne se corrige pas, il subira la rigueur de la règle.

Commentaire(s) de ce texte

1) St Benoît apporte un soin tout particulier aux biens du monastère, aux objets qui sont à la disposition des frères. Et il confie cette tâche à l'abbé, et à ceux que l'abbé aura chargés. Cela signifie bien que, les objets, les biens temporels, ont aussi leur importance. Pour Benoît, il ne s'agit pas d'une occupation mineure, secondaire. Mais il s'agit de la place de l'homme dans la création.

2) En effet, St Benoît ne considère pas seulement les objets dans leur aspect utilitaire. Les choses n'existent pas en fonction de l'homme, de par leur matérialité, elles tiennent une place, un rôle particulier dans la création. D'autre part, tout objet représente aussi une parcelle du génie humain qui a transformé la matière brute.

3) D'une certaine façon, tout objet est en quelque sorte le signe de cette alliance entre le génie créateur de Dieu, et l'activité transformatrice de l'homme. C'est pourquoi tout objet a une valeur singulière, dans la vision chrétienne du monde. En lui, c'est la part de Dieu et la part de l'activité de l'homme qui se côtoient. Il est presque une parabole de l'Incarnation.

4) Peut-être est-il important, dans un monde où l'on jette et où l'on gaspille tout, dans un monde où l'on a souvent perdu le sens de la valeur des choses, que la vie monastique soit aussi une école du respect de la création, et de l'activité de transformation des hommes.
1) St Benoît énumère, dans ce chapitre, les règles fondamentales de toute bonne délégation. La première, c'est que l'Abbé est responsable et doit se comporter comme tel. La seconde c'est qu'il délègue une partie de sa responsabilité à des frères qui en ont la capacité. La troisième, c'est qu'un contrôle est absolument nécessaire.

2) Ce qui est frappant, quand on lit la Règle, c'est que St Benoît fait découler toute responsabilité, dans le monastère, de l'Abbé. Il doit veiller sur l'infirmerie, le vestiaire, l'hôtellerie, les biens du monastère. Toute charge, toute fonction, dans le monastère, est donc une responsabilité reçue de l'Abbé, par délégation de celui-ci. Cela a deux conséquences : personne n'est propriétaire de la charge qu'il a reçue, chacun devra en rendre compte, l'Abbé également.

3) La seconde règle, c'est que le principe de délégation s'appuie sur la confiance et non uniquement sur la compétence. Ce n'est pas parce que l'on est capable que l'on est en mesure d'exercer une charge. Encore faut-il que l'on recueille la confiance de l'Abbé et de la communauté. Celui qui reçoit une charge, reçoit donc un capital de confiance, qu'il doit honorer. Pour vérifier qu'il en est ainsi, St Benoît établit la troisième règle de la délégation.

4) C'est-à-dire le contrôle que doit effectuer l'Abbé. Ce contrôle est double : l'Abbé doit faire l'inventaire des biens (v.3) et doit en vérifier l'usage (v.4)
Le danger de tout responsable, c'est de finir par considérer les biens qu'il gère, au nom de l'Abbé, comme ses biens personnels. L'accaparement à des fins personnels du bien commun, la loi civile l'assimile au vol, au détournement. Pour St Benoît, cela a aussi une autre signification : c'est de trahir la confiance qui nous a été faite et donc, d'une certaine manière, oublier sa propre vocation de moine.
1) Il y a une fausse distinction que St Benoît dénonce implicitement dans ce §32, c'est la distinction du spirituel et du matériel. Benoît consacre au moins autant de place aux aspects matériels de la vie monastique, dans sa Règle, qu'aux côtés plus spirituels. En vertu du principe fondamental qui postule que la vie monastique tend à l'unification de l'être, Benoît refuse de considérer le souci des biens matériels comme une affaire de moindre importance.

2) Cela peut nous sembler d'autant plus étrange que, dans la mentalité de la société de consommation, dont nous sommes imprégnés, les choses sont faites pour être jetées et remplacées par d'autres. Nous ne vivons plus dans un monde où le but est l'accumulation, mais c'est plutôt la nouveauté, la mode, qui sont devenues les règles du jeu.
Or St Benoît ne partage pas du tout cette logique.

3) Pour lui les choses ont une valeur, et il existe un lien profond entre le matériel et le spirituel, entre la manière dont nous traitons les choses et notre vie intérieure profonde. Celui qui néglige les choses, les traite de façon malpropre (v.4) révèle en fait son propre désordre intérieur.

4) Pour le moine, il y a presque un rapport sacramentel avec les choses. St Benoît le rappelait à propos du cellérier, au §31 v.10 : « il regardera tous les ustensiles et tous les biens du monastère comme des ustensiles sacrés de l'autel ». Notre rapport aux choses n'est donc pas anodin, il dit notre rapport au réel, à notre propre corps, à la réalité, à l'autre. Ne parle-t-on pas d'ailleurs de possessivité dans ces divers domaines ?
Il y a une sagesse des choses qui est une véritable école de vie intérieure. Il suffit d'ailleurs de regarder certains frères travailler pour le comprendre.