La règle de Saint Benoît

Chapitre 30

Comment corriger les jeunes enfants

7 mars
7 juillet
6 novembre
CHACUN DOIT ÊTRE TRAITÉ selon son âge et son jugement.
Les enfants, les adolescents même, ou ceux qui ne peuvent pas comprendre la gravité d'une exclusion, seront donc, en cas de faute, soumis à des jeûnes stricts ou rudement châtiés du fouet, pour qu'ils se corrigent.

Commentaire(s) de ce texte

1) Avec le chapitre 30, se termine ce que l'on a coutume d'appeler le code pénal de la Règle. Nous avons vu, la semaine dernière, que la correction fraternelle est fondée sur deux principes fondamentaux.
2) Le premier de ces fondements, c'est que nous sommes appelés par vocation, par grâce, et je dirais aussi par notre nature d'hommes, à grandir. C'est la source de toute autorité qui a pour fonction, au sens étymologique du mot, de faire grandir. Et c'est aussi la source de notre voeu de conversion de vie, qui suppose que nous acceptions de toujours aller de l'avant, de ne pas nous installer dans ce que nous sommes. Ce premier fondement, c'est donc l'espérance.
3) Le second fondement, c'est que, pour vivre cette vocation, nous avons besoin d'être stimulés, encouragés, et parfois même poussés par autrui. C'est le sens du voeu d'obéissance : sans l'aide des autres, nous n'avancerons pas, nous continuerons à ramer sans progresser. Cela suppose que nous ayons la simplicité de reconnaître que nous avons besoin de cette aide, et que nous ne pouvons nous débrouiller seuls, parce que nous sommes aveugles sur nous-mêmes, et donc mauvais juges pour estimer quels sont les moyens les plus favorables pour nous.
4) Se savoir appelés à être bien plus que ce que nous sommes, et se savoir aveugle et incapable d'en trouver seul le chemin, voilà bien les deux caractéristiques essentielles de l'humilité chrétienne. Celle-ci, en effet, n'est rien d'autre que la conscience de notre grandeur, de notre valeur infinie (car le Christ est mort pour moi) et aussi de nos limites (nous sommes aveuglés par notre péché).
5) C'est pourquoi, St Benoît souligne, dans ce chapitre 30, que si les moyens peuvent varier, en fonction de l'âge, du jugement, le but reste le même. En effet, le moyen ne vise rien d'autre que d'aider le frère à prendre conscience de ce que St Bernard résumait d'une manière très simple : "Pourquoi es-tu venu ?"
1) "Chacun doit être traité selon son âge et son jugement". Ce principe général, édicté par St Benoît au v.1 de ce §30, est ensuite appliqué au cas concret des enfants. Si nous n'avons plus d'enfants dans nos monastères, il continue cependant à s'appliquer, aujourd'hui encore. St Benoît offre à l'Abbé, et à ceux qui ont une responsabilité dans la communauté, des critères qui leur permettent d'agir.
2) Pourtant, ce principe général a quelque chose de surprenant. En effet, St Benoît distingue l'âge et le jugement. Cela signifie donc que, pour lui, l'âge n'est pas toujours synonyme de sagesse. Il le rappelle, en effet, dans d'autres passages de la RB, en particulier en RB 3 où il cite un passage des Ecritures tiré du livre d'Esther. L'âge et le jugement ne vont donc pas toujours de pair. Mais pourquoi ?
3) Pourquoi certains semblent-ils ne jamais rien apprendre ? Retomber toujours dans les mêmes difficultés ? Pourquoi semblent-ils ne jamais rien apprendre, semblables à des mouches qui viennent inlassablement se cogner contre la même vitre ? C'est quelque chose de très mystérieux, et de douloureux pour un abbé ou un père spirituel, de se retrouver face à un tel aveuglement. Pourquoi ?
4) En fait, je crois que chacun d'entre nous, un jour ou l'autre, se retrouve dans cette situation, comme le papillon de nuit aveuglé par la flamme autour de laquelle il danse. Nous ne voyons pas, nous ne comprenons pas. Mais c'est alors que se joue le moment le plus important de notre existence, ce moment où nous faisons l'expérience d'être sauvés, presque malgré nous, par un autre. Cela se passe toujours dans l'obscurité, l'incompréhension et même la douleur. Heureux serons-nous alors de rencontrer sur notre route celui qui osera nous reprendre, nous résister et nous conduire là où nous ne pourrions aller, seuls, parce que nous en ignorons le chemin.
1) La précision de St Benoît : « selon son âge et son jugement » pourrait nous apparaître comme une simple redondance, une manière d'insister sur une évidence. Mais en est-il bien ainsi ? Est-ce parce que nous progressons en âge que notre jugement s'éclaire et s'affine ? Ce que l'on nomme l'expérience, entraîne-t-elle toujours un progrès ? L'âge est-il un signe de sagesse ?
2) Il suffit de regarder autour de nous et, pour les plus lucides, en nous-mêmes, pour constater qu'il n'en est pas forcément ainsi. Paradoxalement, avec le temps, certains d'entre nous deviennent insensibles à tout raisonnement, comme s'ils s'enfermaient peu à peu dans leur petit monde, régi par les sentiments, les frustrations, les intérêts personnels. Le bon vin tourne en vinaigre.
3) L'âge et la sagesse ne croissent pas forcément ensemble. Le livre de Daniel nous en offre un exemple frappant dans l'histoire de la belle Suzanne aux prises avec les deux vieillards corrompus. Et sans doute n'est-il pas inutile de nous demander si, en progressant en âge, nous avons progressé dans notre vocation monastique !
4) Certains me disent parfois avec humour que tel ou tel frère aurait quelque difficulté à faire profession aujourd'hui, si l'on devait voter pour lui. En général, on le constate surtout pour les autres. Mais pour soi-même ?
Et le plus étonnant, c'est que ce sont ceux qui sont le plus exigeants pour les autres ! Peut-être serait-il bon de nous poser la question, quand nous commençons à devenir acerbes et exigeants pour nos frères : et moi, où en suis-je ?