La règle de Saint Benoît

Chapitre 28

De ceux qui, souvent repris, ne veulent pas se corriger

5 mars
5 juillet
4 novembre
SI UN FRÈRE, SOUVENT REPRIS et même exclu pour une faute quelconque, ne se corrige pas, on lui appliquera une correction plus dure en procédant contre lui par le châtiment des verges.
Si, même de cette manière, il ne se corrige pas, ou si – par malheur - , bouffi d'orgueil, il prétend justifier ses actes, alors l'abbé fera ce que fait un médecin expérimenté.
Après avoir administré les calmants, le baume des exhortations, le remède des divines Ecritures et, à l'extrême, le cautère de l'exclusion, ou des coups de fouet,
s'il voit que tout son savoir-faire ne sert à rien, qu'il emploie un moyen plus efficace : sa prière et celle de tous les frères pour ce moine,
afin que le Seigneur qui peut tout opère le salut de ce frère malade.
S'il n'est pas guéri par ce moyen-là non plus, alors l'abbé usera du fer de l'amputation, comme dit l'Apôtre : Ôtez le mal du milieu de vous,
et encore : Si l'infidèle se sépare, qu'il s'en aille,
pour qu'une seule brebis infectée ne contamine pas tout le troupeau.

Commentaire(s) de ce texte

1) Dans ce chapitre, St Benoît souligne clairement que nous sommes en présence de deux logiques : celle du frère d'une part, celle de l'Abbé et de la communauté d'autre part. On pourrait envisager cela comme le combat de David contre Goliath et prendre fait et cause pour le plus faible, celui qui se présente comme la victime, comme le pauvre. C'est pourquoi il est important de saisir le véritable enjeu de ce qui se passe, pour ne pas tomber dans le piège.

2) Un frère a commis une faute et refuse de se corriger.
St Benoît situe tout de suite le véritable problème : c'est celui de la volonté propre, ou plutôt, de la vérité de l'homme.
En effet, la volonté propre nous enferme à la surface de nous-mêmes, dans le jeu de nos sentiments et le discours, parfois très subtil, de notre auto-justification.
Nous nous trouvons de bonnes raisons de faire comme cela.
La volonté propre nous empêche ainsi d'accéder à la profondeur de notre être.

3) Le véritable combat est d'abord dans le frère lui-même. Et toute la pédagogie que S. Benoît va mettre en place consistera à ouvrir ce frère à la véritable liberté, à libérer sa liberté prisonnière de sa volonté propre. Tel est l'enjeu.

4) C'est pourquoi les remèdes qu'il propose peuvent nous étonner : exhortation, Ecriture, exclusion et les coups, la prière enfin.
S'il s'agissait d'un simple problème de discipline, on commencerait par la persuasion puis par la force. L'introduction de l'Ecriture et de la Prière nous montre que St Benoît vise autre chose et situe le combat ailleurs.

5) C'est que, en définitive, Dieu seul peut toucher les coeurs. C'est peut-être l'une des expériences les plus douloureuses, mais aussi les plus libératrices, s'il l'accepte, d'un Abbé : saisir qu'il ne peut toucher les coeurs. Dieu Seul saura retourner une situation perdue en apparence, libérer le frère de son aveuglement, de la prison de sa volonté propre.
1) Ce que condamne St Benoît, ce n'est ni la faute, ni la faiblesse, mais le fait de se justifier. Celui qui s'enfonce dans son mal et se justifie rend inopérants tous les remèdes que préconise St Benoît, et même la prière. Ce mystère de l'endurcissement du coeur est l'un des plus étranges et des plus incompréhensibles mystères que nous puissions rencontrer.

2) Toute l'histoire Sainte est parcourue par ce thème de l'endurcissement du coeur, de l'enfermement dans le refus, dans le mal. On connaît le cas de Pharaon, le cas du peuple d'Israël, face aux quolibets, le cas enfin des chefs du peuple devant le Seigneur qu'ils ont crucifié.

3) L'Evangile de demain nous parlera d'un cas plus banal. Jésus, venu dans son pays, se heurte à l'incrédulité de ceux qui croient le connaître ! Et l'Evangile conclut avec cette phrase terrible : « et là, il ne pouvait faire aucun miracle ».

4) Cet endurcissement du coeur peut nous toucher, nous aussi, dans notre vie fraternelle. Il y a non seulement des frères en qui nous n'osons plus croire, mais il y a aussi ce doute que nous pouvons porter, à l'égard de nous-mêmes. Tout cela provient de la même racine : le manque de foi ! Car c'est la foi qui sauvera le monde !
1) St Benoît utilise à nouveau le vocabulaire médicale à plusieurs reprises dans ce chapitre 28, pour passer en revue les moyens à utiliser :
- les calmants
- le baume des exhortations
v.3 - le remède des Ecritures
- le cautère de l'exclusion ou des coups
Et, si tout cela ne suffit pas, que l'Abbé emploie un moyen plus efficace encore : sa prière et celle de tous les frères (v.4).
La formule du v.4 a son importance, car elle souligne deux traits essentiels : d'abord la prière, ensuite l'union de ceux qui prient : l'abbé et la communauté.

2) Lorsque l'abbé a utilisé tous les moyens habituels, mêlant douceur, compassion et fermeté, et si le frère demeure fermé à tout cela, il ne reste plus qu'un moyen : la prière. Il me semble que ce passage est capital, dans la vie d'un abbé, mais aussi de tout moine, vis à vis de toute situation. En effet, lorsque nous avons épuisé tous ces moyens, et que nous ne pouvons plus rien, notre tentation serait de passer tout de suite à la dernière étape : le rejet. "De toute façon, il n'y a plus rien à faire", telle est souvent la réponse que l'on entend en pareil cas.
En mettant la prière au coeur de ce processus de guérison, St Benoît ne veut pas seulement souligner son efficacité. Il veut aussi rappeler que le monastère n'existe que pour Dieu. C'est Lui qui nous y appelle, c'est Lui qui maintient la communauté ensemble, c'est Lui seul qui peut guérir le frère qui a renié cet appel et raviver la flamme dans le coeur de ce frère.

3) St Benoît ne fait pas seulement appel a la prière de l'abbé : c'est toute la communauté qui est concernée. Car le refus d'un frère de se corriger blesse tous les frères. En effet, en faisant profession dans le monastère, nous nous donnons à Dieu, mais aussi les uns aux autres. Chaque frère fait partie de ce trésor de grâce que Dieu dispense pour le bien de tous.
Que tous prient, signifie donc, que tous prennent conscience de leur responsabilité à l'égard de chacun des frères de la communauté. Le Seigneur nous a confiés les uns aux autres, Il a fait de nous des frères, membres d'un même corps. Nous avons tous cette charge de prier pour nos frères, surtout, pour ceux qui peinent.