La règle de Saint Benoît

Chapitre 27

Quelle sollicitude l'abbé doit témoigner aux exclus

4 mars
4 juillet
3 novembre
L'ABBÉ PRENDRA LE PLUS GRAND SOIN des frères fautifs, car ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin, mais les malades.
Aussi doit-il user de tous les moyens comme un médecin expérimenté ; envoyer des senpectes, c'est-à-dire des anciens expérimentés
qui, discrètement, réconforteront le frère hésitant et l'encourageront à se reprendre en toute humilité. Ils le réconforteront pour qu'il ne sombre pas dans un excès de tristesse,
mais, comme dit encore l'Apôtre : que la charité en lui soit affermie ; et que tous prieront pour lui.
L'abbé doit en effet mettre un soin extrême et faire diligence, avec sagacité et savoir-faire, pour ne perdre aucune des brebis qui lui sont confiées.
Qu'il le sache, il a reçu la charge d'âmes malades et non un pouvoir tyrannique sur des âmes saines.
Qu'il redoute la menace de Dieu exprimée par son Prophète : Vous preniez ce qui vous paraissait gras, et dédaigniez ce qui était débile.
Il imitera la tendresse exemplaire du bon Pasteur qui, laissant sur la montagne ses quatre-vingt-dix-neuf brebis, va chercher la seule qui se soit égarée.
Il a tant de compassion pour son infirmité, qu'il daigne la mettre sur ses épaules divines et la ramener ainsi au troupeau.

Commentaire(s) de ce texte

1) L'une des plus grandes difficultés que rencontre l'Abbé, c'est que son attitude à l'égard des exclus ou des frères en difficulté ne soit pas mal interprétée. D'abord par la communauté elle-même, ensuite par le frère en difficulté, et ensuite par l'Abbé lui-même.

2) D'abord par la communauté. En effet, dès que l'Abbé doit s'occuper davantage d'un frère, il y a toujours des risques de jalousie, de soupçons de préférence. Le problème, c'est que l'Abbé ne peut pas tout dire : il doit respecter l'intimité de ce frère. Les réactions des frères sont le signe de leur propre maturité, de leur capacité à ne pas se vouloir au centre de l'attention.

3) Ensuite la seconde difficulté vient du frère lui-même. En effet, il peut vivre cela comme la preuve que c'est lui qui a raison. Or, soutenir le frère en difficulté, ce n'est pas lui donner raison. Ou bien, ce qui est plus subtil mais très commun, les frères à problème utilisent ce moyen, sans s'en rendre compte, pour exister aux yeux d'autrui, capter l'attention et l'affection. Il n'est pas facile de sortir de ce cercle vicieux où l'on est sans cesse en quête d'un appui extérieur pour échapper au vertige intérieur.

4) Et puis, la troisième difficulté vient de l'Abbé lui-même. Il peut s'imaginer qu'il est le sauveur. C'est très gratifiant de sentir que les autres ont besoin de nous. St Benoît relève ce travers dans un autre chapitre, à propos de ces frères qui, sous prétexte de la défense du pauvre, essaient ainsi de se justifier à leurs propres yeux.

5) La jalousie, le désir de capter l'attention, l'illusion de se prendre pour le sauveur du monde ! Trois pièges dans lesquels nous risquons tous de tomber, à un moment ou l'autre de notre vie monastique.
Or, je crois que la véritable compassion commence là où finissent toutes ces attitudes qui ne sont que l'expression de notre égocentrisme naturel.
La compassion commence quand l'homme est ôté à lui-même, comme disait St François de Sales.
1) Il y a une logique évangélique qui est incompréhensible pour la logique humaine : laisser les 99 brebis pour aller à la recherche de celle qui s'est égarée, mais aussi prendre sa croix pour suivre Jésus, ou encore perdre sa vie pour la trouver. Tout cela échappe à l'entendement. Il faut en avoir fait l'expérience, une fois dans sa vie, pour se rendre compte que c'est vrai.

2) En effet, un jour ou l'autre, Dieu nous amène à ce point de rupture où la logique de l'efficacité, du raisonnable, se trouve renversée. Nous découvrons alors, en passant à travers le feu, que c'est en se perdant que l'on se trouve. C'est alors que se dévoilent à nos yeux l'autre face des évènements, l'autre visage des êtres. Même si nous ne l'avons pas vécu, nous en pressentons le chemin.

3) Mais St Benoît va encore plus loin, dans ce § 27. Car si cela est valable pour la personne, il affirme que c'est également vrai pour une communauté. Une communauté qui voudrait contrôler son avenir, investir en bon père de famille pour assurer ses vieux jours n'a pas d'avenir.

4) Et l'abbé a la responsabilité de maintenir ouvert l'esprit communautaire. Il doit oser, même si cela n'est pas toujours bien vu, partir à la recherche de la brebis perdue. Il doit oser ne pas se laisser enfermer dans la petite logique raisonnable de ce qui est déjà. Vivre cette ouverture demande une profonde expérience de foi. Mais qui peut prétendre à cela ?
(Par exemple : Dom André Mallet / Marie-Joseph Cassant)
1) Pour St Benoît, la faute est le symptôme d'une maladie de l'âme. Mais, alors que nous sommes habitués à reconnaître les maladies physiques ou même psychiques, par contre nous avons du mal à diagnostiquer ces maladies spirituelles qui nous touchent. Nous les discernons parfois chez nos frères, mais très rarement quand nous en sommes les victimes. Poser le diagnostique est donc la première étape, une étape qui n'est pas si facile en soi.

2) Puis vient la seconde étape, celle des remèdes. St Benoît énumère deux types de remèdes. Le premier est un remède indirect : l'abbé envoie des sempectes (des hommes sages) qui vont, par leurs conseils, leur amitié, tenter d'amener le frère sur la voie de la guérison.

3) Le second remède, c'est l'engagement de l'abbé lui-même qui, à l'instar du Bon Pasteur, n'épargne pas sa peine et va à la recherche du frère qui s'est perdu.

4) Ces deux remèdes ont plusieurs points communs :
- on n'attend pas que le malade prenne conscience du mal qui le mine, mais on va vers lui.
- on va vers lui, sur ses chemins à lui, sans prétendre le faire passer par nos chemins, et, au besoin, on le porte, c'est-à-dire qu'on prend sur soi ce qu'il ne peut porter.

5) Quel est l'abbé qui oserait prétendre être capable de faire cela ? A la fois de porter le diagnostique juste et de trouver le bon remède, mais aussi d'aller jusqu'à prendre des chemins inconnus pour rejoindre celui qui se perd ? Et quelle est la communauté qui accepterait que son Abbé la délaisse ainsi, pour partir à la recherche de la brebis perdue ?