La règle de Saint Benoît

Chapitre 26

De ceux qui, sans autorisation, se joignent aux exclus

3 mars
3 juillet
2 novembre
UN FRÈRE QUI, sans un ordre de l'abbé, prendrait la liberté d'avoir d'une manière ou d'une autre, contact avec un exclu, de lier conversation avec lui, ou de lui transmettre un message
subira la même peine de l'exclusion.

Commentaire(s) de ce texte

1) On peut se demander pourquoi St Benoît traite avec tant de rigueur le frère qui "prend contact avec en exclu". (v.1). Pourquoi une telle sévérité, alors que, dans le chapitre suivant, en RB 27, Benoît rappelle à l'abbé avec quel soin il doit s'occuper des frères fautifs ? Peut-être est-il bon de s'interroger d'abord sur les raisons qui peuvent pousser un frère à s'occuper ainsi des exclus.

2) Les raisons peuvent être de deux ordres différents. Il y a d'abord les frères qui se sentent une vocation de bon Samaritain, de messie. Ils vivent l'exclusion de leur frère comme une blessure à leur propre désir d'Unité et de communion. Pour ces frères, tout conflit éveille au plus profond d'eux-mêmes un sentiment d'angoisse. En allant au devant de l'exclu, c'est, en fait, leur propre angoisse qu'ils cherchent à soigner.

3) Mais il y a un deuxième type de raisons, celles qui concernent plutôt les gens qui sont toujours contre, ou qui ont un compte à régler surtout contre l'autorité. Et quand l'abbé change, ils changent d'ennemi. Ceux-là aussi cherchent à soigner leur propre problème, en utilisant la souffrance du frère exclu. Ils se donnent l'impression d'exister parce qu'ils résistent. Au lieu d'exister, de créer, ils ne font que résister, détruire. Ils vivent en négatif.

4) On le voit bien, dans ces deux cas, le véritable but de ces deux types de frères n'est pas le bien du fautif, mais leur propre blessure, qu'ils sont incapables de reconnaître. En empêchant le frère fautif de prendre conscience de sa faute, ils l'enferment dans sa maladie et l'empêchant d'en sortir. Alors qu'au contraire, le rôle de la sanction, c'est de permettre au frère de faire l'expérience de sa responsabilité d'homme. C'est parce qu'on le prend au sérieux qu'on lui demande compte de ce qu'il fait, parce qu'il compte à nos yeux.
1) Dans toute communauté, il y a toujours des vocations de bons samaritains, de St Bernard des neiges avec leur petit troupeau, qui ne se sentent plus dés qu'il y a quelqu'un qui est sanctionné, exclu, comme dit St Benoît. Or St Benoît n'est pas tendre pour ces âmes sensibles, puisqu'il les frappe de la même peine que les fautifs. Quelle est donc leur faute ?

2) Si, comme nous l'avons vu hier, la peine de l'exclusion, cette expérience de solitude, a pour but de ramener le frère à la source profonde de son être, de le faire rentrer en lui-même, pour qu'il y redécouvre, du dedans, le bon chemin, celui qui interfère avec ses gros sabots risque fort d'empêcher ce retour au coeur, a la source de la communion.

3) En effet, le fautif, se voyant compris et soutenu, risque alors de s'entêter, de s'enfermer dans sa volonté propre, et de ne plus en sortir.
St Benoît n'exclut pas la compassion. En effet, ailleurs, il prévoit l'envoi, de sympectes. Mais cela n'est pas donné à tout le monde.

4) En effet, le sympecte, celui qui peut aider vraiment son frère, est un moine lucide, capable de vivre dans la vérité. La vérité sur lui-même, sur ses propres faiblesses, la vérité sur les faiblesses d'autrui.
Jésus nous l'affirme dans l'Evangile : si un aveugle veut guider un autre aveugle, ils risquent tout deux de tomber dans le premier trou venu !
L'une des marques du véritable sympecte, c'est son humilité, c'est à dire le fait qu'il ne se fait pas trop d'illusions sur sa propre clairvoyance !
1) Ce chapitre de la Règle peut nous poser problème, car pour nous, cela semble être un minimum de charité que d'essayer d'entourer celui qui est marginal, exclu de la communauté. Pourtant St Benoît ne l'entend pas de cette oreille. Pourquoi donc une telle dureté.

2) On pourrait avancer à cela plusieurs raisons. Certaines d'ordre psychologique et d'autres plus profondes, d'ordre spirituel. Les premières raisons pourraient s'exprimer ainsi. L'exclu, peut interpréter l'attention qu'on lui porte comme une façon de lui montrer qu'il a raison. Au lieu de l'aider, cela pourrait encore l'enfoncer davantage dans son erreur. Et puis, il y a des gens qui sont prêts à tout pour attirer l'attention, ils ont besoin que l'on s'occupe d'eux. Est-ce leur rendre service que d'entrer dans leur jeu ?

3) À ces considérations psychologiques on pourrait en ajouter d'autres, mais cette fois du point de vue du frère qui serait tenté de se joindre à l'exclu. Que cherche-t-il vraiment ? La tentation subtile de jouer au bon samaritain peut nous guetter. Ou bien il est parfois plus facile de capter ainsi l'affection de frères, mais à quel prix ?

4) St Benoît a certainement tout cela à l'esprit, mais je crois qu'il existe une raison beaucoup plus profonde qui motive cette interdiction. Pour Benoît, la communion fraternelle, à l'instar de la première communauté des disciples de Jérusalem, est fondée sur l'expérience de Dieu Communion. Elle est participation à l'Esprit qui unit le Père et le Fils. Et c'est cette communion qui doit toucher le coeur de celui qui est exclu, comme l'amour des premiers chrétiens les uns pour les autres a touché les foules des païens : « voyez comme ils s'aiment ».