La règle de Saint Benoît

Chapitre 24

Dans quelle mesure exclure de la communauté ?

1 mars
1 juillet
31 octobre
LA GRAVITÉ DE LA FAUTE doit déterminer la mesure de l'exclusion ou du châtiment.
Il appartient à l'abbé de juger de la gravité des fautes.
Le frère qui a commis des fautes légères sera privé de la participation à la table.
Voici comment on procédera avec qui est privé de la communauté de la table. À l'oratoire, il n'imposera ni psaume, ni antienne ; il ne récitera pas de leçon, jusqu'à réparation.
Il prendra sa nourriture seul, après le repas des frères.
Si, par exemple, les frères mangent à la sixième heure, ce frère mangera à la neuvième ; et si les frères mangent à la neuvième heure, lui, à l'heure des Vêpres,
et cela jusqu'à ce que, ayant convenablement réparé, il soit pardonné.

Commentaire(s) de ce texte

1) Les chapitres qui concernent l'exclusion dans la Règle de St Benoît, considèrent quatre points fondamentaux : la cause, la sanction, celui qui commet la faute et celui qui intervient. Je vous propose de considérer plus attentivement les deux derniers éléments, dans ce chapitre de ce soir et celui de demain soir.
Nous commencerons par celui qui intervient, c'est à dire l'abbé.

2) Je crois qu'une première distinction s'impose d'abord. En effet, dans le vocabulaire courant, nous confondons souvent, et en faisons même des synonymes, deux notions très différentes, je veux parler de l'autorité et du pouvoir.
Pourtant, les racines de ces deux mots peuvent nous aider à comprendre ce qui se joue et comment cela fonctionne.

3) L'autorité vient du latin "auctoritas" qui dérive d' "auctor" (auteur) qui vient du verbe "augere" faire grandir ou augure, l'augure c'est à dire celui qui fonde, qui établit.
Il y a donc dans la notion d'autorité une double idée : celle du fondement sur lequel on peut prendre appui, et celle de l'invitation à grandir, à mûrir, à dépasser nos limites actuelles. L'autorité est donc du domaine de l'être et de l'invitation à être.

4) La notion de pouvoir est un peu différente. Elle contient l'idée de capacité, d'efficacité, de maîtrise, de puissance, de possible. La racine indoeuropéenne du terme se réfère au chef de clan. Elle se situe donc davantage dans le domaine de l'agir, du faire.

5) Le pouvoir est au service de l'autorité, c'est à dire qu'il est là pour aider à faire grandir, pour aider à accéder à l'être, à la maturité.
C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre ce chapitre 24 de la RB. L'exclusion, qui est du domaine du pouvoir, est en fonction d'un but qui n'a rien à voir avec cette perversion du pouvoir qu'est la domination. Elle vise à faire grandir, à faire accéder à la maturité de l'être.
1) Nous lisons, trois fois par an, cet ensemble de chapitres qui abordent le sujet délicat de la correction des fautes. St Benoît s'y attarde longuement sur les modalités de la correction et du repentir, mais il ne précise guère la nature de ces fautes. Il dit simplement, au verset 2, « il appartient à l'abbé de juger de la gravité des fautes ». Cela signifierait-il que tout dépend de la seule appréciation de l'Abbé ? Je ne pense pas. Je crois qu'il faut comprendre ces chapitres dans le contexte plus ample de la Règle.

2) A celui qui entre au monastère pour y chercher vraiment Dieu (c'est à dire : en vérité), St Benoît propose trois moyens fondamentaux, trois outils de base de la vie monastique, la trousse de survie qui nous permettra de traverser toutes les difficultés, toutes les tentations, toutes les épreuves. Il les propose d'emblée, dès le premier verset du prologue, et on pourrait les résumer par trois verbes : obsculta (écoute), excipe (accueille), comple (accomplis).

3) Je crois que les fautes graves qui appellent l'intervention de l'Abbé sont précisément les attitudes qui s'opposent à ces trois options fondamentales, basiques, de la vie monastique. Le premier verbe : obsculta, (écouter) suppose comme « obaudire »(obéir) la conscience que l'on ne sait pas, que l'on a besoin de la parole d'un autre, avec un petit p, mais aussi avec un grand P . Le second verbe : excipe (accueille), suggère que cette parole passe de l'oreille dans le coeur, qu'elle ne reste pas une parole en l'air. Enfin, le troisième verbe : comple (accueille) traduit l'une des intuitions fondamentales de St. Benoît, reprenant a contrario l'un des reproches les plus fréquents de Jésus à l'égard des pharisiens : « ils disent et ne font pas ».

4) Dans ce contexte, le rôle de l'intervention de l'Abbé, c'est de remettre le frère en face de sa vocation à vivre l'Evangile du Christ. Celui qui, par son attitude, ses paroles, ou son refus, choisit un chemin de mort, l'Abbé a la responsabilité de le prévenir, de l'avertir, de le mettre en garde. Bien sûr, c'est la grâce qui touche le coeur, mais encore faut-il qu'au bon moment, ait été adressée une parole qui éveille l'attention !
1) Il pourrait paraître curieux, au premier abord, que, chaque année, pour la Toussaint, nous ayons les textes de la RB qui détaillent les procédures de l'exclusion. Comme si les hasards du calendrier voulaient nous faire percevoir ce qu'est la sainteté, par contraste à ce qui s'oppose à elle. Et pourtant, ce chapitre 24 nous offre un enseignement extraordinaire sur la vision que St Benoît a de la sainteté monastique.

2) En effet, si, pour Benoît, la faute conduit à l'exclusion, par paliers, de la communauté, c'est que, pour lui, la sainteté a quelque chose à voir avec la communauté, avec la communion fraternelle. Alors que notre époque insiste toujours sur la dimension personnelle, singulière, de la sainteté, Benoît, au contraire, semble surtout sensible à sa dimension d'intégration dans un corps, sa dimension ecclésiale, si l'on peut dire.

3) On pourrait presque résumer la sainteté monastique par cette formule : la sainteté monastique, c'est être à sa place dans ce corps mystique qu'est la communauté. Il n'y a donc pas seulement la valeur personnelle, ce qu'on nomme les vertus, qui compte, mais aussi cette capacité de se mettre à sa place, et d'y épanouir le don que Dieu nous a fait, au service du corps.

4) Cette sainteté-là est difficilement canonisable ! St Benoît ne peut la définir qu'à contrario. Le moine qui refuse de prendre sa place dans le corps, qui refuse d'épanouir les dons reçus de Dieu au service de cette petite Eglise qu'est la communauté monastique, celui-là s'exclut de fait de ce grand laboratoire de sanctification qu'est la communauté monastique.