La règle de Saint Benoît

Chapitre 22

Comment dormiront les moines

28 février
29 juin
29 octobre
CHACUN DORMIRA DANS UN LIT individuel.
Ils recevront de leur abbé une literie conforme à leur genre de vie.
Tous dormiront, si possible, dans un même local ; mais, si leur grand nombre ne le permet pas, ils reposeront par dix ou vingt avec les anciens qui s'occupent d'eux.
Une chandelle restera allumée dans ce local jusqu'au matin.

Ils dormiront vêtus et portant à la taille ceinture ou cordon. En dormant, ils n'auront pas leur couteau au côté pour ne pas se blesser pendant le sommeil.
Que les moines soient toujours prêts ; au signal, qu'ils se lèvent sans retard et se hâtent de se devancer les uns les autres pour le service de Dieu, avec sérieux toutefois et modestie.

Les lits des plus jeunes frères ne seront pas placés les uns à côté des autres, mais intercalés entre ceux des anciens.
En se levant pour le service de Dieu, ils s'encourageront doucement pour ôter tout prétexte à ceux qui ont le sommeil profond.

Commentaire(s) de ce texte

1) "Que les moines soient toujours prêts" (v.6) ! La vigilance est l'une des caractéristiques fondamentales de la vocation monastique. Pour St Benoît, cette qualité s'oppose au sommeil, à la somnolence, à la paresse, au laisser-aller, au dilettantisme. Il s'agit de vivre en état de veille. Mais de quelle veille s'agit-il ?

2) En effet, les expressions synonymes peuvent recouvrir des domaines très différents.
En ce temps de crise internationale, entre les U.S.A. et l'Irak, on peut penser à des expressions telles que : se tenir sur le qui-vive, être sur le pied de guerre.
Mais on peut aussi penser au veilleur de nuit d'un hôpital, au frère infirmier qui veille sur ses malades. Et l'on peut enfin évoquer l'attente de l'amoureux ou de l'ami, la joie de l'attente de celui qui veille.

3) "Veiller sur" ne signifie donc pas "sur-veiller", comme me le fait souvent remarquer P. Yves qui trouve que je tombe facilement dans ce travers. "Veiller sur" signifie être à l'écoute, être attentif, le coeur et l'esprit en éveil.

4) Dans la tradition monastique, cette image du veilleur renvoie à un animal dans le bestiaire biblique du Ps 101, 8 : "Je veille la nuit, comme un oiseau solitaire sur un toit", traduit notre psautier. En fait, il s'agit du hibou (un vieux hibou, solitaire-nuit).
Le hibou est le symbole de la vie monastique, car c'est un animal nocturne qui veille dans la nuit et dont les yeux grands ouverts scrutent les ténèbres et voient ce qu'aucun oeil ne peut distinguer. Le veilleur, c'est donc non seulement celui qui reste éveillé, quand les autres se sont assoupis, mais c'est aussi celui qui voit, là où les autres ne voient rien.
1) Les moines ne sont pas des anges, ils dorment ! St Benoît parle ici du sommeil officiel, et non du sommeil à l'office, au scriptorium ou au chapitre ! Ce dernier était plutôt l'objet des chapitres précédents qui insistaient sur la tenue et la révérence durant l'office et la prière, je n'y reviens donc pas.

2) Donc, les moines dorment. Et le sommeil des moines n'est pas, pour Benoît, une parenthèse, un moment perdu. Le sommeil fait partie de notre vie, il représente presque le tiers de notre existence d'homme. Un frère de nonante ans a passé trente années de sa vie à dormir ! Les études sur le sommeil prouvent que non seulement ce dernier est nécessaire pour notre vie, mais qu'il en est en quelque sorte la face cachée où notre être se répare.

3) Contrairement à ce que nous pensons, notre vie ne se résume donc pas à la conscience que nous en avons. Même quand notre conscience est débranchée, nous continuons à vivre. C'est pourquoi St Benoît s'intéresse aussi à ce continent mystérieux et encore largement inexploré, pour y porter également l'Evangile.

4) Toutes les grandes traditions spirituelles, également en dehors du christianisme, se sont intéressées au sommeil, à ses liens avec la vie consciente. Ce que nous pouvons cacher aux autres et à nous-mêmes semble tout à coup se libérer dans le sommeil, sous la forme de rêves ou autres manifestations, comme l'agitation, sous toutes ses formes. C'est pourquoi le sommeil, pour St Benoît, se prépare. Tout dépendra de ce que nous aurons entreposé dans notre tête, de la manière dont nous aurons pu assumer notre vie consciente. Cette préparation spirituelle, qui va de paire avec une certaine préparation physique, est essentielle, car le sommeil est le lieu où se refont nos forces.
1) Ce qui est le plus étonnant, dans la Règle, c'est que St Benoît s'intéresse à des choses que nous n'aurions plus l'idée d'y mettre : la nourriture, le rang dans la communauté, le travail, la manière de dormir. St Benoît y attache même une telle importance qu'il y consacre des chapitres entiers de sa Règle, alors qu'il ne parle qu'en passant de l'oraison, de la lectio, de l'eucharistie. C'est vraiment très surprenant !

2) Pourquoi donc St Benoît agit-t-il ainsi ? Pourquoi donne-t-il tant de place à des choses qui nous semblent si communes et banales ? Il me semble que, pour répondre à ces questions, il faut dépasser le niveau des dispositions concrètes pour essayer de saisir l'intuition fondamentale de St Benoît.

3) Et quelle est cette intuition ? Je crois qu'on pourrait la résumer ainsi : Dieu a créé l'homme comme un être unifié ; le péché a détruit l'unité de l'homme, il en a fait un être divisé ; tout le chemin monastique est un chemin de retour à cette unité. En prenant notre chair, le Christ a fait de notre chair ce chemin de retour à Dieu. Il a fait de notre existence concrète, avec toutes ses activités, un chemin spirituel.

4) La caractéristique fondamentale de la spiritualité monastique, de la spiritualité chrétienne, c'est que tout, absolument tout, peut devenir le lieu de la rencontre de Dieu. Il n'y a pas des occupations nobles et des occupations viles, des charges spirituelles et d'autres qui sont profanes. Tout est devenu le lieu où Dieu peut venir à notre rencontre, si nous sommes présents à ce que nous faisons, même les choses les plus humbles et les plus communes.