La règle de Saint Benoît

Chapitre 17

Combien de psaumes dire à ces mêmes Heures

20 février
21 juin
21 octobre
NOUS AVONS DÉJÀ DISPOSÉ l'ordre de la psalmodie pour les Nocturnes et pour les Laudes. Voyons à présent pour les heures suivantes.
A Prime, on dira trois psaumes, séparés et non sous un seul Gloria,
et l'hymne de cette Heure, après le verset Deus in adjutorium, avant de commencer les psaumes.
Les trois psaumes étant achevés, on récitera une leçon, le verset, le Kyrie eleison et la conclusion.
À Tierce, Sexte et None, la prière se célébrera selon le même ordre, à savoir : le verset, les hymnes de ces Heures, les trois psaumes, la leçon et le verset, le Kyrie eleison et la conclusion.
Si la communauté est assez nombreuse, on psalmodiera avec antiennes ; si elle est peu nombreuse, directement.
Pour la synaxe de Vêpres, on se bornera à quatre psaumes avec antienne.
Après ces psaumes, on récitera la leçon, puis le répons, l'ambrosien, le verset, le cantique de l'Évangile, la litanie, et l'on conclura par l'oraison dominicale.
Pour Complies, on se limitera à trois psaumes, qui se diront directement, sans antienne.
Après quoi, l'hymne de cette Heure, une leçon, le verset, le Kyrie eleison, et l'on conclura par la bénédiction.

Commentaire(s) de ce texte

1) La psalmodie, comme la liturgie ou la vie communautaire comportent un « ordo », un ordre. Ce terme revient fréquemment sous la plume de St Benoît : pour le rang des frères, les lectures etc. Bien souvent nous percevons l'ordre comme ce qui s'oppose au désordre. A la suite de St Augustin, qui lui a consacré un traité, le « De ordine », nous envisageons l'ordre comme ce qui canalise et parfois même limite le foisonnement de la vie.

2) Cela pose une question importante : l'ordre, en canalisant la vie, risque-t-il de l'étouffer ? N'existe-t-il pas un sain désordre ? Je me souviens d'avoir lu, un jour, un article sur les faits primaires du grand nord canadien, qui n'ont jamais été travaillés par la main de l'homme. L'auteur disait que rares y étaient les grands arbres, à cause de la course vers la lumière. Aussi, la moindre tempête créait-elle un amas de végétation où les incendies se propageaient facilement. Paradoxalement, le foisonnement libre de la vie aboutissait à la disparition de la vie !

3) Depuis mai 68, nous sommes méfiants à l'égard de tout ce qui rappelle à l'ordre, de tout ce qui ordonne. Notre société vit avec un complexe à l'égard de l'ordre. Il y a les partis de l'ordre, et ceux qui sont contre ! Chacun sait qu'un champ régulièrement labouré produit bien davantage que les semailles à la volée ! Ce qui est vrai pour les choses de la terre l'est aussi pour les réalités spirituelles. Cela rejoint le second sens du mot ordre : ce qui existe pour, ce qui est ordonné à, par ordination.
1) Lorsque nous évoquons la prière, nous pensons instantanément à la qualité de la prière, à la pureté de la prière. St Benoît le dit aussi, mais, la plupart du temps, quand il en parle, et en particulier pour l'office divin, il s'attache à en décrire plutôt la quantité. Et cela peut nous conduire à plusieurs réflexions.

2) La première idée, c'est que la quantité ne s'oppose pas à la qualité, mais qu'elle est peut-être la condition de la qualité. C'est en priant, en passant du temps en prière, en durant, que l'on apprend à prier. C'est la quantité qui fera que, petit à petit, notre prière parviendra à une certaine qualité.

3) La seconde idée qui m'est venue, c'est que cela veut dire qu'il n'existe pas de frontière tranchée, d'opposition, entre prière vocale et prière intérieure.
Cela fait partie des faux problèmes qui ont fait couler beaucoup d'encre.
En effet, comment la Parole de Dieu s'opposerait-elle à ce que St Paul appelle le murmure de l'Esprit en nous ?

4) En fait, la prière des psaumes est pour nous comme une thérapie de la mémoire, une purification des pensées qui, à force d'être frottées, usées, par la Parole de Dieu, finissent par se convertir, par être transformées.
La quantité ne s'oppose pas à la qualité de la prière. Bien au contraire, elle la suscite, la recrée, en est la condition la plus profonde.
1) "Combien de psaumes"(v.1). Nous voilà encore plongés dans le monde des nombres, un monde qui, comme nous l'avons vu hier, n'est pas étranger à la recherche mystique.
Les nombres ont suscité deux attitudes fondamentalement opposées. D'un côté, l'homme cherchant à contrôler la réalité, à mettre la main sur le monde et le temps.
De l'autre, l'homme émerveillé qui se met à l'écoute du langage des nombres.

2) Les Pères de Cîteaux ont eux aussi utilisé cette symbolique des nombres. Certains d'entre eux ont même écrit des traités sur le sujet, comme par exemple Geoffroy d'Auxerre, secrétaire et disciple de St Bernard, abbé d'Igny puis de Clairvaux et enfin d'Hautecombe.
Dans un petit traité, il présente quelques exégèses numérales nourries de références bibliques, morales et théologiques. Son traité sur les nombres parfaits, considère les degrés de la vie spirituelle.

3) Ainsi, les nombres ne concernent pas seulement l'organisation du monde, du temps et des choses, mais aussi le progrès spirituel lui-même. St Benoît connaît ainsi les 12 degrés de l'humilité.
Sans parler du Traité des huit vices de St Jean Cassien ou encore les 4 sens de l'Ecriture de la Conf. XIV

4) Sans doute serait-il intéressant de relire la Règle en notant chaque passage où St Benoît compte, mesure et utilise des nombres. Le nombre de psaumes n'en est qu'un exemple. Mais ce qui serait plus intéressant encore, c'est de saisir le rapport qui s'établit ainsi entre le nombre, la quantité mesurable, d'une part, et d'autre part, le progrès spirituel et la prière, qui par essence, échappent à toute mesure.
Si l'oeuvre de l'homme est mesurable, il n'en est pas de même pour l'oeuvre de Dieu ! Comment St Benoît passe-t-il de l'un à l'autre ?
Comment aide-t-il le moine à faire le passage de la mesure en toutes choses à la démesure de 1'amour ?