La règle de Saint Benoît

Chapitre 15

En quel temps dit-on Alleluia

18 février
19 juin
19 octobre
DE LA SAINTE PÂQUES à la Pentecôte, sans interruption, on dira Alleluia, tant aux psaumes qu'aux répons.
De la Pentecôte au début du carême, chaque nuit, on le dira aux Nocturnes avec les six derniers psaumes seulement.
Mais tous les dimanches, en dehors du carême, on dira avec Alleluia, les cantiques, les Laudes, Prime, Tierce, Sexte, None, et Vêpres avec antienne.
Quant aux répons, on ne les dira jamais avec Alleluia, si ce n'est de Pâques à la Pentecôte.

Commentaire(s) de ce texte

1) Ce qui caractérise le temps du carême, au niveau liturgique, c'est l'absence de l'Alléluia, comme le souligne St Benoît aux versets 2 et 3. Pour marquer que le temps du carême est un temps d'attente, d'espérance, tendu vers Pâque et la Résurrection, la liturgie omet l'Alléluia.

2) Cette omission est le signe de tout ce qu'il y a d'incomplet, de limité, d'insatisfaisant dans notre existence. Au fond, l'absence de l'Alléluia exprime à merveille la condition humaine. Le jeûne, les veilles, l'ascèse ne feront qu'accentuer cette réalité, lui donner du relief.

3) Le carême est donc en fait ce temps de l'année où nous reprenons conscience, de manière plus forte peut-être, que nous ne pouvons nous satisfaire de ce que nous sommes, de ce que nous avons. Nous sommes faits pour plus. Le rôle du carême n'est donc pas de nous faire vivre la privation, mais de nous faire prendre conscience que ce qui nous manque est bien plus grand que ce dont nous nous privons.

4) En remettant notre vie en perspective, tendue vers la Résurrection, le carême a donc une fonction éminemment pédagogique. Il nous aide à voir de manière plus juste ce que nous vivons, et à retrouver le véritable horizon de notre destinée, de notre vocation d'homme. Il nous permet de prendre du recul vis-à-vis de tout ce qui bouche notre horizon et nous enferme dans le quotidien.
1) A travers de petites touches, comme le fait de dire l'Alléluia, St Benoît donne à chaque moment de l'année sa couleur particulière. Il y a les jours avec et les jours sans. Et cela vaut pour bien des détails de la journée monastique : avec ou sans travail, le Dimanche ; avec ou sans déjeuner en période de jeûne, en carême, en temps pascal, etc.
Ces points, qu'ils soient d'ordre liturgique, ou qu'ils touchent, la vie pratique, donnent leur tonalité propre aux jours, aux mois, aux saisons.

2) Avec les années, à mesure que l'on vieillit dans la vie monastique, cette alternance revêt une importance toute particulière, car elle devient comme une espèce de parabole, un langage silencieux de signes qui annoncent la venue de Celui qui vient. Ces signes se mettent à éveiller au plus profond de nous-mêmes quelque chose de bien plus éloquent que les mots.

3) Ces signes font partie d'une espèce "décalogue" de la grâce, si on peut employer cette expression.
Comme le familier des oiseaux et des arbres finit par reconnaître le moindre bruit dans la forêt, de même le moine finit par percevoir l'imperceptible souffle de la grâce qui traverse la vie des êtres et les événements du monde. Ces signes sont là pour nous rendre sensibles aux saisons de Dieu.

4) En effet, la réalité de l'existence n'est pas aussi transparente que nous le croyons. Il nous faut apprendre à la lire avec les yeux de Dieu, comme une histoire sainte, une quête amoureuse entre Dieu et son peuple.
Mais pour apprendre à regarder ainsi le monde, il est nécessaire que les yeux de notre coeur s'habituent à reconnaître les signes de Son passage, de Sa présence. Tel est le sens profond de tous ces petits signes dont Benoît a parsemé notre vie : ils éveillent notre attention à la dimension cachée de notre vie : cette Présence qui transfigure toute chose.
1) Dans ce chapitre 15, St. Benoît nous donne une description liturgique et spirituelle de la place de l'Alléluia.
Il y a d'abord le temps liturgique : de Pâques à la Pentecôte et de Pentecôte au Carême. Avec le cas particulier du Dimanche en dehors du Carême.
Et puis, il y a le temps spirituel, que l'on peut discerner par une brève allusion, au verset 2 : « chaque nuit, on le dira aux Nocturnes avec les six derniers psaumes seulement » !

2) L'Alléluia, c'est le chant de la lumière, mais aussi le chant de l'espérance dans la nuit, alors que la nuit se fait moins profonde. C'est le chant de l'aurore, du soleil qui va se lever et chasser les ténèbres.

3) Derrière cette pratique liturgique, il y a tout un enseignement sur ces crises qui jalonnent notre propre aventure spirituelle. Il faut se garder de l'attitude factice de certains qui jouent aux optimistes, parce qu'ils ont peur d'affronter les ténèbres, et surtout celles qui sont en eux-mêmes. Mais je crois qu'à travers cette coutume liturgique, St. Benoît nous transmet quelque chose de très profond.

4) Seul celui qui est descendu au plus profond de la nuit, celui qui a tout perdu, jusqu'à sa propre impuissance, et que Dieu a saisi, sait que désormais, aussi profondes que soient les ténèbres, la lumière viendra un jour. Il sait, sans savoir ! Il est marqué, au plus profond de lui-même, par la mort et la Résurrection du Christ.
Il sait le sens précieux de cet Alléluia !