La règle de Saint Benoît
Chapitre 9
Combien de psaumes dire aux Heures de nuit
11 février
12 juin
12 octobre
EN CETTE MÊME PÉRIODE D'HIVER, on dira d'abord trois fois le verset : Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange. 12 juin
12 octobre
On le fera suivre du psaume trois et du Gloria.
Après quoi, le psaume quatre-vingt-quatorze avec antienne ou du moins chanté.
Puis suivra l'ambrosien, ensuite six psaumes avec antienne.
Ceux-ci et le verset étant dits, l'abbé donnera la bénédiction, et, tous étant assis sur les bancs, les frères liront à tour de rôle, dans le livre posé sur le lutrin, trois leçons entrecoupées de trois répons chantés.
On dira deux répons sans Gloria ; mais, après la troisième leçon, celui qui chante dira le Gloria.
Dès que le chantre l'entonnera, tous se lèveront de leur siège pour l'honneur et révérence dus à la sainte Trinité.
Pendant les Vigiles, on lira les livres d'autorité divine tant de l'Ancien que du Nouveau Testament et les commentaires qu'en ont écrit les Pères catholiques connus pour leur orthodoxie.
Après ces trois leçons avec leur répons, suivront six autres psaumes qu'on chantera avec Alléluia.
À leur suite, on récitera par coeur une leçon de l'Apôtre, le verset, la supplication litanique c'est-à-dire le Kyrie eleison.
Et ainsi s'achèveront les Vigiles, la nuit.
Commentaire(s) de ce texte
Ce verset du livre de la Genèse enracine la création du monde dans la nuit, dans les ténèbres. Tout commence dans la ténèbre, dans l'ombre du chaos. C'est cette logique de la création que suit St Benoît, pour la présentation de l'office divin.
La journée monastique, comme une nouvelle création, commence au coeur de la nuit, par l'office des Vigiles.
2) Et le premier cri qui jaillit dans la nuit, c'est pour demander à Dieu qu'il fasse sortir du chaos de notre esprit, encore embrumé par les heures de sommeil, sa propre parole : "Seigneur ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange". Et sans doute ces premiers versets de la Genèse s'appliquent-ils à notre esprit, en ce début des Vigiles : "La terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l'abîme un vent de Dieu tournoyait sur les eaux" (Gen 1, 1).
3) Mais Dieu n'en reste pas là, et nous-mêmes, si nous nous laissons saisir par la puissance de l'Esprit de Dieu, nous n'en resterons pas au chaos brumeux de notre assoupissement.
Lorsque Dieu crée le monde, il fait jaillir la lumière : "Que la lumière soit", "et Dieu sépare la lumière des ténèbres". Cette nouvelle création, la liturgie des Vigiles nous donne d'en faire chaque jour 1'expérience, si nous le voulons.
4) Par le chant des Psaumes (par la proclamation des lectures, Dieu vient faire oeuvre de séparation, de "discernement" dans notre propre vie. Il vient mettre Sa Propre Lumière là où régnaient le chaos et la confusion. Au début de notre journée, il ouvre ainsi un chemin de lumière, par Sa Parole.
Cette lectio qui ouvre notre journée, est une invitation à l'attention au discernement.
Serons-nous de ceux qui restent prisonniers de leurs propres pensées, de leurs propres chemins ? Ou de ceux qui s'ouvrent à la lumière de Celui qui vient ?
2) Il est vrai que la liturgie gagne en beauté et en dignité quand il y a un mouvement d'ensemble. Comme le disait le poète « Là, tout n'est qu'ordre et beauté » ! Cela participe de l'idée d'une certaine harmonie du monde, qui existait déjà dans la philosophie païenne. C'est sans doute la civilisation grecque, avec sa passion pour les nombres, qui a poussé cette tendance à l'extrême.
3) Par comparaison, les cérémonies juives, telles qu'elles nous sont décrites dans l'AT ou telles qu'on peut les voir à Jérusalem, donnent plutôt l'impression générale d'un pieux désordre, chacun se frayant un chemin au milieu de l'agitation générale. L'ordre et l'uniformité sont donc des marques culturelles qui définissent plus ou moins les civilisations.
4) En bon romain, St Benoît devait, je le suppose, avoir ce goût de l'ordre, mais je crois qu'il y a plus derrière ces petites notes. En fait, derrière ce mouvement d'ensemble, on peut percevoir une véritable pédagogie du lâcher-prise, de cet abandonnement à Dieu qui est un élément fondamental de la vie monastique. Le besoin que nous pouvons avoir de nous singulariser, de faire simplement autrement, même inconsciemment, est toujours le signe d'une réalité plus profonde ! , c'est une invitation à se poser des questions, à devenir plus lucides sur ce qui nous anime, en profondeur.
2) Cela se marque d'abord dans la forme liturgique. Prier ensemble, écouter ensemble la Parole de Dieu et les commentaires qui en ont été fait, cela façonne peu à peu une communauté. Cela nous donne un langage commun, une expérience commune de la Parole.
3) Mais St Benoît vise encore plus que cela. La communauté monastique s'insère dans l'Eglise Universelle, dont les Pères sont les interprètes reconnus et les garants. C'est pourquoi la lecture des commentaires joue un rôle essentiel. En effet, ce n'est pas mon expérience personnelle qui donne la clé de l'Ecriture, mais c'est l'Ecriture expliquée par les Pères qui me permet de comprendre ce que je vis.
4) C'est dans ce retournement que se trouve la caractéristique essentielle de l'office divin. Nous n'interprétons plus à partir de nous-mêmes, de notre expérience personnelle, mais nous exposons notre vie à la Parole éclairée par les Pères. Ce n'est pas nous qui interprétons la Parole, c'est la Parole qui interprète notre vie, c'est Elle qui devient l'acteur principal de la liturgie. Au coeur de la nuit, c'est la Parole qui vient à nous, portée par la voix de l'Eglise.