La règle de Saint Benoît

Chapitre 8

De l'office divin, la nuit

10 février
11 juin
11 octobre
EN PÉRIODE D'HIVER, soit du premier novembre à Pâques, tout bien réfléchi, on se lèvera à la huitième heure de nuit,
de sorte qu'on se repose un peu plus de la moitié de la nuit et qu'on se lève dispos.
Le temps qui restera après les Vigiles, les frères qui ont des lacunes touchant le psautier ou les lectures l'emploieront à l'étude.

De Pâques au premier novembre, l'horaire sera réglé de telle façon que, après un très court intervalle pendant lesquels les frères sortiront pour les besoins naturels, la célébration des Vigiles sera immédiatement suivie des Laudes qui doivent être célébrées au lever du jour.

Commentaire(s) de ce texte

1) L'office de nuit est un des moments les plus importants de la journée monastique. Dans le silence de la nuit, alors que le monde dort, le moine prend son poste de veilleur, au milieu des ténèbres. La veille est la caractéristique fondamentale de la vocation monastique. Elle traduit les trois éléments de l'attitude première de notre vie, que sont l'attention, l'attente, l'attrait.

2) L'attention : au milieu du brouhaha du monde, de la valse des pensées et des désirs, le Seigneur nous invite à vivre un combat tout à fait particulier, c'est le combat de l'attention. Nous pouvons parfois nous décourager, quand nous sommes submergés par les flots de pensées de toutes sortes. Nous ne pouvons bien souvent rien contre eux. Mais, ce que nous pouvons faire, c'est demeurer fermes dans la nuit, comme le rocher que la mer recouvre par moments, mais qui finit toujours par émerger de nouveau.

3) L'attente : nous attendons Celui qui doit venir. Certes, il est important de vivre pleinement ce qui nous est demandé, d'être présents ; mais tout cela est provisoire, transitoire. Notre vocation, c'est l'attente. La nuit est par excellence le lieu de l'attente. C'est pourquoi dans la tradition cistercienne, le moine veille dans la nuit. L'office se prolonge dans la lectio, au scriptorium ou à l'église, l'esprit occupé par la Parole de Dieu.

4) L'attrait : enfin. Car le désir de Dieu doit passer par bien des nuits, bien des creux, pour se dépouiller du fatras de nos illusions, de nos besoins égoïstes. Il a besoin d'être déterré et purifié. Nous désirons tant de choses qui ne sont pas Dieu, et qui ne mènent nulle part. La nuit joue un rôle essentiel dans cette usure des désirs pour que naisse le vrai désir de Dieu.
L'office des Vigiles et le temps qui le suit nous sont offerts pour vivre cette triple vocation : l'attention, l'attente, l'attrait. Mais savons-nous en profiter ?
1) Peut-être y a-t-il quelque chose de symbolique dans le fait que le calendrier nous propose, en ce jour de la Pentecôte, le premier chapitre de la Règle concernant l'office divin, et tout particulièrement l'office de nuit.
En effet, je ne suis sans doute pas le seul à avoir expérimenté que, tout seul, je ne tiendrais pas une semaine, pour ne pas dire moins. Et pourtant, c'est l'office que je goûte le plus. Mais c'est celui où la "pesanteur de la chair", au sens paulinien, se fait le plus sentir.

2) L'office de nuit est donc un office où l'on expérimente combien cette petite Eglise qu'est la communauté monastique, nous porte et nous aide. Mais, à 1'inverse, c'est aussi le moment où la présence de chacun a un poids plus palpable encore, un moment où les forces sont comptées, où l'absence d'un frère nous touche davantage.

3) Ainsi, l'office est-il l'un des lieux où nous expérimentons à la fois notre fragilité notre faiblesse, mais aussi la force que nous donne l'unité. C'est peut-être le lieu où nous expérimentons à quel point nous formons un corps, un corps voué à la prière.

4) Cette expérience, bien des gens qui sont loin la font également, à leur manière.
Combien de fois des personnes qui passaient sur 1'autoroute, vers 3 h 00, ou qui souffraient d'insomnie, m'ont partagé cette pensée qui les avait revigorés, qui leur avait rendu courage = "les moines prient".

5) Bien sûr, nous ne sommes pas là d'abord pour cela, mais peut-être cela peut-il nous aider, quand le poids des couvertures semble trop lourd à relever, de savoir qu'il n'y a pas que Dieu qui nous attend, mais aussi tous ces frères qui travaillent et peinent dans la nuit, pour que nous devenions Eglise.
1) St Benoît consacre les chapitres 8 à 11 de la Règle aux heures de la nuit. Avant de préciser le détail de l'office des Vigiles, dans les chapitres 9 à 11, il commence par exposer dans ce §8, quelques grands principes.
Le premier de ces principes, c'est que l'office des Vigiles se situe à peu près au milieu de la nuit (v.2).
Le second, c'est que le temps des Vigiles est suivi par un temps d'étude et de lectio (v.3).

2) St Benoît considère ensuite les circonstances particulières liées aux saisons, ou à d'autres motifs; mais cela n'enlève rien à ce double trait particulier de la prière monastique : la prière de nuit et son lien privilégié avec la Parole de Dieu, la lectio divina. Je voudrais m'attarder sur le second point.

3) Lors du Chapitre Général, on a légèrement modifié l'un des Statuts, le ST 22A., en ajoutant, à côté de l'oraison, la lectio divina. "L'abbé veille avec prudence à ce que les frères disposent du temps a consacrer chaque jour à l'oraison et à la lectio". Il ne s'agit pas d'une simple modification de détail, mais de 1'affirmation claire de ce que Guigues le Charteux décrivait dans "l'Echelle des moines" ; ce lien naturel qui existe entre la prière chrétienne et l'Ecriture.

4) En effet, la prière du disciple de Jésus n'est pas recherche de soi, mais quête d'un autre. La Parole de la Révélation est fondamentalement la marque de cette altérité.
Certes, c'est dans cette rencontre que nous découvrirons qui nous sommes, mais cela n'est qu'une conséquence de cette rencontre.
En nous ôtant sans cesse à nous-mêmes, en nous délogeant de nos petits soucis, de nos préoccupations, la Parole vient sans cesse nous remettre en chemin, nous remettre à l'écoute . Elle nous sauve du repli sur nous-mêmes, de la stérilité.