La règle de Saint Benoît

Chapitre 7

De l'humilité

25 janvier
26 mai
25 septembre
FRÈRES, LA DIVINE ÉCRITURE nous crie : Tout homme qui s'élève sera abaissé et qui s'abaisse sera élevé.
En disant cela, elle nous montre donc que tout élèvement est une forme d'orgueil.
Le Prophète témoigne qu'il s'en préserve quand il dit : Seigneur, mon coeur n'est pas hautain ni mon regard altier, je n'ai marché ni dans le faste, ni dans des splendeurs qui me dépassent.
Mais qu'arriverait-il si je n'avais pas d'humbles sentiments et si j'avais l'âme hautaine ? Tu traiterais mon âme comme l'enfant qu'on sèvre de sa mère.

Commentaire(s) de ce texte

1) Le haut et le bas sont des dimensions fondamentales de la géographie spirituelle, comme dedans et dehors, devant, derrière, ou encore : la profondeur et la surface. Toute l'aventure spirituelle ressemble à un voyage où le navire doit trouver son chemin en prenant ces diverses directions.
Le progrès spirituel se situe donc dans une espèce d'espace à trois dimensions, où le temps dessine une quatrième dimension.

2) Mais cette géographie de l'art spirituel a ses lois, qu'il convient de connaître. Ainsi, au début de ce chapitre 7, St Benoît en énonce une, qui est fondamentale : "celui qui s'élève sera abaissé". Cette loi a de quoi nous surprendre, car la vie monastique se présente volontiers comme une recherche de Dieu, une quête de l'Absolu, un désir de la perfection. Nous voilà donc pris en flagrant délit d'élévation !

3) Et, de fait, cela se confirme. Dans la vie monastique, on proclame que l'on cherche Dieu, et l'on en arrive à se retrouver face à toutes ses petites limites. On fait de grandes déclarations, et on bute sur un détail de la vie commune. Tout fonctionne comme si, à chaque fois que l'on cherchait à prendre son envol, on se cassait le nez sur des bricoles.

4) C'est vrai, et c'est très bien. Ce n'est pas inutile ! Tout au contraire. Car il est essentiel de découvrir que nos grands désirs, pour nous conduire Dieu, doivent toujours passer par une kénose. Ils doivent se vider de tout ce qu'ils avaient de recherche complaisante de soi-même, de vanité, de prétention.
Ils ont besoin d'être purifiés au creuset de la vie, pour nous être rendus infiniment plus beaux.
Mais cela ne dépend pas de nous, c'est un don de Dieu.
Alors, désirons les hauteurs, mais en passant par les profondeurs !
1) Lorsque l'on regarde, avec un peu de lucidité et d'honnêteté, notre manière de nous comporter, on doit bien reconnaître que nous sommes bien loin de vivre l'humilité. La plupart des conflits que doit résoudre le P Abbé, en communauté, sont des querelles qui visent plutôt la première place que la dernière. Chacun veut imposer sa manière de voir, ses préjugés, son intérêt personnel, quoiqu'il en coûte à autrui.

2) L'humilité n'est donc pas quelque chose de naturel. Il vaut mieux le savoir, car il n'y a que celui qui se sait malade de l'orgueil qui peut en être guéri. St Benoît n'est pas dupe lorsqu'il déclare, au v.4 : "Mais qu'arriverait-il si je n'avais d'humbles sentiments et si j'avais l'âme hautaine ?" En effet, tout le chapitre 7 va nous décrire précisément ce qui va arriver !

3) Pour décrire ce parcours de l'humilité, St Benoît utilise une image, celle du sevrage d'un enfant : "tu traiterais mon âme comme l'enfant qu'on sèvre de sa mère", poursuit-il au v.4. Le chemin de l'humilité est donc un chemin de sevrage où l'enfant est peu à peu privé de ce qui, jusque là, le faisait exister, lui procurait plaisir et sécurité.

4) Le chemin de l'humilité est donc un chemin où va se faire sentir le manque, l'absence, l'angoisse de la solitude. Il est normal que, sur ce chemin, nous ressentions de la révolte, du dégoût, de la peur, de la colère.
Et peut-être est-ce même le signe que nous sommes vraiment entrés dans ce chemin quand nous percevons des difficultés. Car c'est alors, et alors seulement, que nous pouvons faire l'expérience de la force de Dieu qui se déploie dans la faiblesse.
1) Cette introduction au chapitre de l'humilité a quelque chose d'étrange, de presque dramatique. Les premiers mots : "Clamât nobis Sriptura" : "Elle nous crie l'Ecriture" ont quelque chose de saisissant. L'enjeu est de taille et St Benoît, pour en montrer l'importance, accumule les citations presque dans chaque verset. On peut se demander pourquoi St Benoît a choisi cette mise en scène. Pour réveiller l'auditeur un peu assoupi ? Peut-être. Mais surtout parce que nous sommes ici au coeur du coeur de l'expérience monastique.

2) L'humilité ressemble à ce roi qui, par un étrange pouvoir, changeait en or tout ce qu'il touchait ...
Mais, si elle est absente, alors tout devient pesant, insupportable, vicié. St Benoît va même plus loin en affirmant que l'orgueil, l'absence d'humilité, conduit au rejet : "tu traiteras mon âme comme l'enfant qu'on sèvre de sa mère". En effet, l'humilité et le véritable moteur de 1'intégration, dans une communauté monastique, alors que l'orgueil aboutit à 1'exclusion, à la marginalisation, au rejet.

3) Mais pourquoi donc ? En effet, lorsque nous nous sentons rejeté, nous avons le sentiment que c'est l'autre qui nous refuse, qui nous méprise. Et cela n'est pas toujours faux, il peut même arriver que ce rejet soit actif, même dans une communauté monastique. Comment pourrait-on accuser celui qui se sent la victime d'être orgueilleux ? Cela semble tout à fait injuste.

4) Lorsque j'étais jeune moine, il m'est arrivé, un jour, d'être ridiculisé par un frère, devant tout le monde. J'étais plein de rage, prêt à en découdre à la première occasion. Et je me souviens encore d'avoir fait au moins cinquante fois l'aller-retour dans l'allée de la grotte, en ruminant ma rancoeur. Il n'y avait pas d'issue, j'étais devant un mur. Et pourtant, la 49ème fois, je me souviens que j'ai été submergé par quelque chose qui venait du plus profond de moi, et qui ressemblait à de la joie, avec cette paisible constatation : "c'est vrai, tu es comme ça, mais je suis avec toi". Et j'ai fait un tour de plus, pour remercier Marie. Si cela vous arrive, essayez et vous verrez ! Je vous assure que ça marche !