La règle de Saint Benoît
Chapitre 6
De l'amour du silence
24 janvier
25 mai
24 septembre
FAISONS CE QUE DIT LE PROPHÈTE : J'ai dit : Je me surveillerai pour ne pas pécher par ma langue. J'ai placé un frein à ma bouche, j'ai été muet, humilié et j'ai tu même de bonnes paroles.25 mai
24 septembre
Le prophète montre là que, si l'amour du silence oblige parfois à taire même de bonnes paroles, a fortiori le châtiment dû au péché doit tarir les mauvais propos.
Par conséquent, en raison de l'importance du silence, on n'accordera que rarement la permission de parler, fût-ce à des disciples parfaits, même pour des propos bons, saints et édifiants.
Car il est écrit : En parlant beaucoup, tu n'éviteras pas le péché ; et ailleurs : La mort et la vie sont au pouvoir de la langue.
Car s'il revient au maître de parler et d'instruire, il convient au disciple de se taire et d'écouter.
C'est pourquoi, si l'on a quelque chose à demander au supérieur, on le fera en toute humilité et déférente soumission.
Quant aux grivoiseries, aux paroles vaines et qui portent à rire, nous les condamnons et les excluons à jamais de tous lieux et nous ne permettons pas au disciple d'ouvrir la bouche pour de tels propos.
Commentaire(s) de ce texte
1) -Pour St Benoît, contrairement au titre français de ce chapitre, il ne s'agit pas encore de l'amour du silence, mais de la taciturnitas : le fait de se taire. St Benoît y insiste en citant trois versets de l'Ecriture.
-Ps.38, 2-3
-Ps.10, 19
-Ps.18, 21
-Et il caractérise le rapport de la parole et du silence par deux mots, au verset 3 :
- la gravitas taciturnitatis
- la licentia loquendi
-et enfin, au verset 7, il oppose à la parole, non pas le silence, mais l'humilité : « si l'on a quelque chose à demander au supérieur, on le fera en toute humilité et déférente soumission. « C'est le chapitre 7 qui est ainsi introduit : de l'humilité
(-la conclusion, reprise de la RM, est un tissu de citations évangéliques Mt12, 36; Lc6, 25....)
2) Je voudrais juste reprendre l'opposition centrale que Benoît exprime par les mots:
- gravitas taciturnitatis
- licentia loquendi
Le mot gravitas exprime en latin l'idée de poids, c'est le centre de gravité, le penchant de l'être, tandis que le mot licentia souligne une idée de concession (dans le vocabulaire militaire, exprime l'indiscipline)
On dit d'ailleurs qu'il y a des silences pesants, et des paroles légères.
3) Fondamentalement, je crois, le silence, le fait plutôt de ne pas parler le premier, exprime l'attitude du disciple à l'écoute d'une Parole Intérieure. Il s'agit ici d'une qualité de l'attention, d'un éveil de l'intelligence intérieure ouverte à toute Parole qui sorte de la Bouche de Dieu'.
4) C'est pourquoi St Benoît n'oppose pas la parole au silence, mais à l'humilité. Car la parole est sainte. Un refus d'écouter, parce que l'on croit détenir la vérité = orgueil; alors que la vérité est un Autre, Jésus lui-même.
Ce que St Benoît récuse, c'est la parole qui est fuite, refus d'écouter la Parole.
2) Pour qu'une parole soit du poids, elle doit donc être habitée par le silence, le silence de l'écoute et de la réflexion. Il est nécessaire qu'elle mûrisse dans le silence, qu'elle vienne des profondeurs de l'homme pour qu'elle porte du fruit. Sinon, il ne s'agit que d'un vain bavardage qui demeure à la surface des choses. C'est bien ce que Benoît rejette dans le dernier verset de ce chapitre (v.8), en s'opposant à une certaine idée de spontanéité !
3) À notre époque, on confond souvent vérité et sincérité ou spontanéité. On s'imagine que les premiers mots qui nous montent à l'esprit reflètent ce que nous pensons.
On dit ce que l'on pense sur le moment, quitte à dire le contraire un peu plus tard ! La parole sert de soupape pour éviter d'affronter le travail intérieur de l'approfondissement et du mûrissement. Et l'on risque de rester à la surface de soi-même.
4) C'est la raison pour laquelle toute le Tradition monastique a encouragé les moines à "cultiver le silence". Il ne s'agit nullement de réprimer la vérité de 1'homme, mais, tout au contraire, de lui donner une chance de naître un jour.
Le silence est la condition absolue de la vie intérieure, de la vie spirituelle, de la vie dans l'Esprit.
Entrer dans un monastère, c'est faire le choix d'une manière de vivre, d'une certaine qualité de vie qui suppose une exigence personnelle et communautaire.
Le silence est la condition de l'authenticité de notre vie.
2) Combien de fois ne nous sommes-nous pas surpris nous-mêmes à médire d'autrui, alors que nous n'en avions nullement l'intention. Comme si la parole glissait d'elle-même sur cette pente pour nous échapper complètement. Sans doute, est-ce cette expérience cuisante de se découvrir médisant, malveillant, menteur, qui a conduit St Benoît à réfléchir sur le silence.
3) St Benoît constate simplement que nul d'entre nous ne peut y échapper. St Jacques aura des mots terribles pour ce petit bout de chair qui embrase le monde et sème le trouble et la haine. St Benoît y voit un mécanisme de mort qui nous habite et que nous ne maîtrisons pas, que nous ne contrôlons pas.
4) Mais il ne se contente pas de le constater, de le démasquer, de le regretter, il nous offre un double remède. Non pas simplement le silence, mais le silence pour écoute "il convient au disciple de se taire et d'écouter". Car le Maître, le Maître intérieur qui murmure au plus intime de nous-mêmes ne peut être entendu que si nous tendons l'oreille de notre coeur, faisons silence de toutes les agitations qui nous éparpillent au dehors. Le péché disperse, divise, fait beaucoup de bruit. Le bien travaille dans le silence et la paix.
Il dépend de chacun de nous de faire de notre monastère, de notre communauté, un lieu de paix, en nous mettant à l'écoute du Maître Intérieur.