La règle de Saint Benoît

Chapitre 5

De l'obéissance

22 janvier
23 mai
22 septembre
LE PREMIER DEGRÉ DE L'HUMILITÉ est l'obéissance sans délai.
Elle convient à ceux qui estiment n'avoir rien de plus cher que le Christ.
En raison du service sacré dont ils ont fait profession, ou de la peur de l'enfer, ou de la gloire de la vie éternelle,
dès qu'un ordre leur est donné par un supérieur, ils l'exécutent comme s'il s'agissait d'un ordre de Dieu, sans souffrir le moindre retard.
Le Seigneur dit à leur sujet : Dès qu'il m'a entendu, il m'a obéi.
De même il dit à ceux qui enseignent : Celui qui vous écoute m'écoute.
De tels moines, délaissant sur-le-champ leurs propres affaires et renonçant à leur volonté propre,
se libèrent immédiatement, et laissant inachevé ce qu'ils faisaient, ils exécutent effectivement l'ordre donné avec la promptitude de l'obéissance.
Comme en un clin d'oeil, avec la rapidité qu'inspire la crainte de Dieu, les deux choses se réalisent quasiment ensemble : l'énoncé de l'ordre par le maître et l'exécution par le disciple.
C'est parce qu'un violent désir d'accéder à la vie éternelle les possède
qu'ils se pressent dans la voie étroite dont le Seigneur dit : Etroite est la voie qui conduit à la vie.
Ils ne vivent pas selon leur gré, ils n'obéissent pas à leurs désirs ni à leurs plaisirs, mais ils marchent selon la décision et l'ordre d'autrui, et demeurant dans des monastères, ils souhaitent avoir un abbé à leur tête.
Sans nul doute, de tels moines imitent le Seigneur formulant cette sentence : Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé.

Commentaire(s) de ce texte

1) La construction du passage de ce chapitre 5, que nous venons de lire, est très intéressante. En effet, St Benoît commence par émettre une sentence, au verset 1 = « le premier degré de l'humilité, c'est l'obéissance sans délai ». Puis, dans les versets 2 et 3, il en énonce les raisons. Ensuite, du v.4 au v.9, St Benoît décrit ce qu'est cette obéissance sans délai, et enfin, du v.10 au v.13, il revient sur les raisons de cette obéissance.

2) Ce qui est frappant, quand on relit les raisons que donne St Benoît, c'est qu'en fait, il n'en retient qu'une seule qui soit valable. En effet, si, au début, il énonce que = « n'avoir rien de plus cher que le Christ » (v.2), cela peut se justifier par : « le service sacré de notre profession », « la peur de l'enfer » ou « la gloire de la vie éternelle » (v.3). A la fin de notre passage, il retient uniquement « le désir violent de la vie éternelle », qui conduit à « imiter le Seigneur » (v.10 et v.13). « La crainte de l'enfer » ou les devoirs de notre profession monastique qui ont pu, à un moment, nous motiver, ont disparus.

3) L'obéissance s'enracine donc dans un désir très profond du Royaume de Dieu, qui remet toute chose à sa place. Ce qui nous permet d'obéir, qui rend l'obéissance facile et désirable, c'est que notre échelle de valeurs a changé, que notre coeur a changé, au plus profond de nous-mêmes. Sinon, nous trouverons toujours de bonnes raisons pour faire ce que nous voulons et pour ne pas obéir.

4) Alors, l'obéissance devient ce qu'elle est vraiment. Non pas la soumission à une volonté humaine, mais une imitation de Jésus, une marche à la suite de Jésus. Dans la vie monastique, on n'obéit pas parce qu'on a peur, ou par intérêt, ou pour qu'on nous fiche la paix, mais pour devenir comme Jésus, pour être conformé à Lui.
1) Peut-être êtes-vous comme moi, mais, je me rends compte, bien souvent, que mon premier réflexe, lorsque l'on me demande quelque chose, c'est : « oui, mais ». C'est ce que P. Firmin, dans son langage imagé, appelle la spiritualité du « oui, mais » ! Avec la variante du « non, mais », qui en est la version négative. De toute façon, l'une comme l'autre variante exprime bien ce que St Benoît veut souligner ici, dans ce 1er degré de l'humilité : « l'obéissance sans délai » v1).

2) Lorsque l'on nous demande quelque chose, il est intéressant de voir quelle est notre première réaction ! Cette réaction, qui procède le plus souvent du mécanisme inconscient, révèle bien de nous mêmes plus que tous les beaux discours que nous pouvons faire. Il y a ceux qui se précipitent pour faire ce qu'on leur demande, ceux qui répondent par « oui, mais » ou « non, mais », ceux qui disent oui et ne le font pas, et ceux qui sont tout à fait d'accord, et font le contraire !

3) Je me suis souvent demandé pourquoi, personnellement, j'avais une telle attitude. Et maintenant, à ma place d'Abbé, je constate que je ne suis pas le seul, et qu'il y a bien des variantes. S'agit-il vraiment d'humilité ? Ou plutôt est-ce une question d'ordre moral ou d'un autre ordre ? Qu'est-ce qui est vraiment en jeu alors ? En fait, il me semble que la véritable question est celle du rapport à l'autre.

4) Si l'autre est une menace, même inconsciente, mon premier mouvement sera celui du recul. Si la menace est trop forte, j'essayerai d'échapper à tout prix ou j'entrerai absolument dans ses vues. Mais alors, où se trouve vraiment l'humilité ? Je crois que l'humilité se trouve à un niveau encore plus profond, elle touche une autre corde de notre être.

5) Elle suppose d'abord une autre découverte : celle de notre propre peur. Savoir que l'on a peur, en découvrir la racine profonde, et découvrir que l'on n'a rien à craindre, parce que notre véritable appui c'est le Christ, et que personne ne peut nous l'ôter, cela permet d'accueillir l'autre qui n'est plus ni une menace, ni un rival, ni un ennemi potentiel. Le chemin de l'humilité et de l'obéissance est donc, en fait, le chemin de la foi.
1) « Ils ne vivent pas selon leur gré, ils n'obéissent pas à leurs désirs ni à leurs plaisirs » (v.12), tels sont les moines qui, selon St. Benoît, n'ont « rien de plus cher que le Christ » (v.2). C'est pourquoi, ils « demeurent dans un monastère et souhaitent avoir un abbé à leur tête » (v.12). Au fond, si nous entrons dans une communauté pour vivre sous une Règle et un Abbé, c'est parce que nous avons perçu, parfois même très confusément, que la satisfaction de nos désirs et de nos plaisirs nous éloigne du bonheur, qui est le Christ.

2) Nous le percevons, certes, mais encore faut-il le vivre ! Et c'est là que l'expérience prend toute sa valeur, dans la vie monastique. Cette expérience se résume, au fond, à une constatation très simple. Lorsque je fais ma volonté propre, que je fais ce que je veux, en essayant de satisfaire mes désirs pour en tirer du plaisir, loin de trouver le bonheur, je ne trouve que le vide ! En perdant le Christ, je perds tout. L'amertume et l'agressivité montent alors des profondeurs de notre être. On risque de devenir aigri.

3) Cette expérience fondamentale est essentielle, dans la vie monastique. Tant qu'on ne l'a pas faite, on obéit par obligation, on suit parce qu'on ne peut pas faire autrement, et on râle en secret, ou bien on mène une double vie. Mais le jour où l'on s'est brusquement rendu compte que sans Lui, plus rien n'a de goût, alors on est prêt à revenir à choisir en profondeur le chemin de l'obéissance. Parce que c'est le seul qui nous libère de nous-mêmes ! Le seul chemin qui mène vraiment au bonheur. Parce que c'est le chemin de Jésus.