La règle de Saint Benoît

Chapitre 4

Quels sont les instruments pour bien agir ?

18 janvier
19 mai
18 septembre
D'ABORD AIMER LE SEIGNEUR DIEU de tout son coeur, de toute son âme et de toutes ses forces.
Ensuite, le prochain comme soi-même.
Puis ne pas tuer.
Ne pas commettre d'adultère.
Ne pas voler.
Ne pas convoiter.
Ne pas porter faux témoignage.
Respecter tous les hommes.
Et ne pas faire à autrui ce qu'on ne veut pas qu'on nous fasse.
Renoncer à soi-même pour suivre le Christ.
Mater son corps.
Ne pas s'attacher aux plaisirs.
Aimer le jeûne.
Restaurer les pauvres.
Vêtir qui est nu.
Visiter les malades.
Ensevelir les morts.
Aider les tourmentés.
Consoler les affligés.
Se tenir à l'écart des affaires du monde.
Ne rien préférer à l'amour du Christ.

Commentaire(s) de ce texte

1) "Dieu dit "..." et il en fut ainsi". (Gn 1, 11), nous dit le livre de la Genèse. En Dieu, il n'y a pas de distance entre la Parole et son effet. Dire, c'est déjà faire : c'est tout un. Et toute l'Ecriture pourrait être relue à travers cette grille de lecture, car elle est la constatation, parfois amère, souvent désabusée, de la distance qui se creuse, pour 1'homme, entre ce qui est dit et ce qui est fait.

2) Tout le conflit de Jésus avec les pharisiens peut se résumer dans cette remarque de Jésus : "ils disent et ne font pas" ! St Paul reprendra pour lui-même cette constatation, dans l'Epître aux Romains : "Vraiment, ce que je fais, je ne le comprends pas ; car je ne fais pas ce que je veux, mais ce que je fais, je le hais" (Rom 7, 15)
Ainsi, la véritable souffrance de 1'homme, réside dans cette distorsion entre sa vie et la parole ! C'est la source de notre angoisse la plus profonde : nous n'y parvenons pas.

3) Sans doute est-ce dans ce contexte qu'il nous faut relire et méditer ce chapitre quatre de la Règle. Non pas d'abord comme un catalogue de préceptes à observer, mais plutôt comme le rappel de cette déchirure qui défigure notre existence : nous disons, mais ne faisons pas. Car, à la source de l'expérience chrétienne, il y a à la fois cette perception de notre fragilité, de notre misère, et, l'expérience de cette main que le Christ tend vers nous, pour nous sauver.

4) Celui qui ne percevrait plus ce décalage, ou, qui se serait fait une raison, au prétexte que Dieu est miséricordieux, passerait à côté de ce que St Benoît essaye de nous dire ici. En effet, c'est la conscience de ce décalage dans notre vie qui est la source et le moteur de toute vocation monastique.
C'est bien ce qu'avaient compris les Pères du Désert, dont les Apophtegmes sont toujours une réponse à la question d'un disciple : "Abba, dis-moi une parole pour que je sois sauvé !" en l'accomplissant.
1) La vie monastique s'enracine dans un double amour, une double préférence, qui est au coeur de ce passage du chapitre 4 de la RB.
La première de ces préférences, que Benoît inscrit au début et à la fin de ce passage, c'est celle de Dieu Lui-même. Au v.1 : « d'abord aimer le Seigneur Dieu de tout son coeur, de toute son âme et de toutes ses forces » et au v.21 : « Ne rien préférer à l'amour du Christ ». Et, entre ces deux versets, Benoît développe cet autre amour, cette autre préférence du moine : l'amour du prochain.

2) Le verset 2 en effet suit logiquement lev.1 : « ensuite, le prochain comme soi-même ». Tout le reste de ce passage du chapitre 4 est une déclinaison de ce second amour. Un amour qui se décline dans deux directions. D'abord des interdits, ensuite des commandements.

3) Aimer son prochain, c'est d'abord éviter de laisser déborder sur lui le mal qui habite notre coeur, notre jalousie, nos rancoeurs, notre violence. « Ne pas tuer »(v.3), « ne pas voler »(v.5), « ne pas convoiter » (v.6), « ne pas porte de faux témoignage » (v7). L'amour commence par la maîtrise de ce besoin de domination, de possession, qui voudrait mettre l'autre au service de nos pulsions et de nos désirs.

4) Mais l'amour va plus loin encore, il va vers le pauvre (v.14), celui qui est nu (v.15), qui est malade (v.16), Qui est tourmentés (v.18), et même qui nous semble mort (v.17).

5) Entre ces deux amours, l'amour de Dieu et l'amour du prochain, il y a donc un lien fondamental qui ne doit jamais être rompu ! C'est tout l'Evangile qui est là, un Evangile auquel il nous faut sans cesse revenir, pour relire notre existence.
1) En quelques versets, dans cette première partie du chapitre des "instruments des bonnes oeuvres", St Benoît établit un florilège de l'Evangile, comme un condensé des Ecritures, qui commence par la réponse au scribe qui demandait au Seigneur : "quel est le plus grand commandement ?" (Mt 22, 34-40). = "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force". C'est là le grand, le premier commandement. Un second est aussi important : tu aimeras ton prochain comme toi-même".

2) Tous les autres instruments qui suivent semblent n'être qu'une réponse à cette question qui jaillit du coeur de tout moine : "mais, comment aimer Dieu et mon prochain ?"
Car rien n'est plus mystérieux que l'amour qui submerge un jour le coeur de l'homme pour se retirer, comme le flux et le reflux de la marée. Comme le dit le Cantique : on ne peut acheter l'amour, et pourtant, l'amour finit par s'épuiser, s'user, se fondre dans les sables, s'il ne prend corps dans la vie quotidienne. L'amour est un peu comme la prière : s'il ne transforme celui qu'il a séduit, s'il ne l'emmène plus loin, toujours plus loin, il finit par se retirer et disparaître.

3) Les instruments des bonnes oeuvres ne sont que le reflet de ce paradoxe que Benoît connaît d'expérience : si l'amour ne grandit, il finit par reculer et se dessécher et mourir, au point que l'on peut avoir l'impression d'avoir bâti toute sa vie sur une illusion, sur du sable. Jésus le dit bien dans l'Evangile : "celui qui écoute les commandements, mais ne les met pas en pratique, est comme celui qui a bâti sa maison sur le sable. Le moindre souffle de vent aura vite fait de la faire s'écrouler."

4) Il ne suffit pas de dire Seigneur, Seigneur.
Et si ces bonnes oeuvres ont parfois quelque chose de dur, d'exigeant, et même d'impossible à nos yeux, Dieu les a préparées pour nous, pour que nous les mettions en pratique, en laissant l'amour nous emporter, sans peur, au-delà de nos limites, sans trop en avoir conscience.