La règle de Saint Benoît

Chapitre 2

Les qualités requises de l'abbé

10 janvier
11 mai
10 septembre
L'ABBÉ, JUGÉ DIGNE d'être à la tête d'un monastère, doit toujours se rappeler le titre qu'on lui donne, et, par ses actes, faire droit au nom de « supérieur »,
car on croit qu'il tient au monastère la place du Christ, dont il porte le titre,
comme dit l'Apôtre : Vous avez reçu l'esprit d'adoption des fils, par lequel nous crions : Abba, Père.
Aussi l'abbé ne doit-il rien enseigner, établir ou ordonner qui soit contraire au commandement du Seigneur.
Mais ses ordres et sa doctrine répandront dans l'esprit de ses disciples le ferment de la justice divine ;
l'abbé se souvenant toujours qu'il devra rendre compte au terrible jugement de Dieu de ces deux choses : sa propre doctrine et l'obéissance de ses disciples.
L'abbé doit savoir que le Père-de-famille tiendra pour faute du pasteur toute déficience qu'il trouverait dans les brebis.
Pareillement, si le pasteur accorde tout son soin à un troupeau turbulent et désobéissant, et applique tous les remèdes à ses maux,
ce pasteur, absous au jugement de Dieu, dira au Seigneur avec le Prophète : Je n'ai pas caché ta justice dans mon coeur, j'ai dit ta vérité et ton salut, mais eux, dédaigneux, m'ont méprisé.
Alors, finalement, la mort même sera le châtiment de ces brebis qui n'auront pas obéi à ses prescriptions.

Commentaire(s) de ce texte

1) Ce chapitre deux de la Règle ne parle pas uniquement de l'Abbé. En fait, si nous le lisons attentivement, nous verrons tout de suite que l'Abbé se situe dans une relation triangulaire :
- L'Abbé porte le nom de supérieur et tient la place du Christ (v.l et v.2)
- Il devra rendre compte à un autre, le Père de Famille (v.7)
- Il doit enseigner et gouverner des disciples (v.6)

2) Ainsi, l'abbé n'est pas un "primus inter pares", pour St Benoît, un premier parmi des égaux. La mentalité démocratique de notre époque peut en être gênée, mais c'est ainsi. St Benoît utilise pour le désigner un comparatif de supériorité : major : plus grand. Il n'est pas "maximus" : le plus grand : il ne doit pas se prendre pour Dieu, mais il n'est pas non plus "primus inter pares", le premier d'égaux.

3) Cela a deux conséquences : il doit enseigner et gouverner, parce qu'il en a la charge, par ce qu'il dit, mais surtout par ce qu'il fait. Il ne doit pas se dérober laisser à d'autres le soin d'enseigner et de gouverner. Car, s'il ne le fait pas, d'autres se lèveront dans la communauté et ce sera la fin de la communauté.
L'Abbé doit oser prendre sa place et la tenir, parce que l'autorité est un service nécessaire, qu'il se doit d'exercer, même s'il n'en a pas envie.

4) Mais cela a aussi une autre conséquence, du côté de la communauté, cette fois. C'est que chaque moine doit se mettre en position de disciple. C'est à dire accepter d'avoir quelque chose à apprendre, accepter qu'il ne sait pas tout. Mais aussi croire que ce qui lui est ordonné lui indique le chemin où Dieu le mène. Et, vous le sentez bien, tout cela est question de foi. Vivons-nous la vie comme un jeu de pouvoirs, de forces contraires, ou vivons-nous la vie communautaire comme le lieu où Dieu nous parle, me parle ? C'est la question que nous pose St Benoît à travers ce chapitre 2.
1) « Je n'ai pas caché ta justice dans mon coeur, j'ai dit ta vérité et ton salut ; mais eux, dédaigneux, m'ont méprisé ». Cette citation tirée du Ps 39,11 et du livre d'Isaïe (1,2) situe de manière très juste le rôle de l'Abbé dans la communauté : dire la vérité et le salut de Dieu. Non pas ce qui viendrait de lui, mais comment Dieu agit dans la vie quotidienne.

2) Le rôle de l'Abbé, c'est donc d'aider les frères à discerner, petit à petit, dans leur propre existence, mais aussi dans les événements communautaires, les voies de Dieu. Car notre tendance, quand nous réfléchissons sur notre existence, touchant ce qui nous arrive, ou que nous regardons ce qui se passe dans la communauté, c'est d'en rester à une évaluation très humaine : psychologique, affective, soumise aux lois de la dynamique des groupes.

3) Il n'est pas si facile que cela de discerner ce frémissement de la Présence de Dieu dans ce qui nous arrive. Et, si nous n'y prenons garde, très vite, ce sont des considérations humaines, des désirs de faire carrière, notre volonté de puissance, notre goût du plaisir et du confort, qui reprennent le dessus. Nous trouvons de très bonnes raisons pour nous limiter à une vision plate de tout ce qui arrive.

4) L'une des tâches essentielles de l'Abbé, c'est d'ouvrir une perspective là où tout semble simple affaire de bricolages humains plus ou moins habiles. En effet, si nous perdons ce sens intérieur de la perspective, très vite tout nous paraîtra plat et insipide, alors dédaigneux et gonflés d'orgueil, comme le dit St. Benoît, nous mépriserons celui qui essayait de dégager les horizons brouillés de notre coeur.
1) Le rapport qui s'établit entre les frères de la communauté et leur abbé n'a rien d'une quelconque relation hiérarchique, comme on en trouve tant, ailleurs dans le monde.
St Benoît aurait pu la définir à partir des nombreux modèles qu'il avait sous la main : le père de famille, le chef militaire, le chef d'entreprise etc. Ce n'est aucun de ces modèles qu'il choisit, ce qui montre que cette relation est d'un tout autre ordre.

2) Pour St Benoît, l'Abbé, dans le monastère, est en fait situé à un confluent de relations. Il tient la place du Christ, selon lui. C'est-à-dire qu'il se situe dans une double relation. Une relation de filiation à l'égard du Père, de qui toute paternité tire son nom, et dans une relation de paternité (appelons-la ainsi pour le moment) à l'égard des frères.

3) L'Abbé est donc appelé à vivre une relation de filiation avec le Père. Comme Jésus, il a reçu le soin des brebis que le Père lui a donné (ceux que tu m'as donnés). Et il devra en rendre compte. C'est pourquoi il ne doit rien négliger pour les ramener. Mais les ramener à qui ?

4) Pas à lui-même. Loin des caricatures de paternité qui essayent de s'attacher l'affection et l'attention des disciples, la paternité de Jésus est une paternité de transparence, qui attire vers le Père, conduit vers Lui. C'est une paternité qui s'efface en montrant le Père, une paternité qui réoriente chacun d'entre nous vers cette part d'infini qu'il porte en soi.

5) Cette paternité de l'abbé est donc exigeante, comme le rappelle St Benoît en citant le Psaume 39 : "Je n'ai pas caché ta justice dans mon coeur, j'ai dit ta vérité et ton salut". Exigeante surtout pour l'abbé lui-même qui doit oser dire et rappeler, sans se lasser. Le problème de l'abbé, c'est donc de se situer de manière juste dans cette double relation.
Orienter vers le Père sans retenir à lui, sans chercher à plaire, mais en éveillant chacun à cet appel venu des profondeurs, pour l'inscrire dans cette dynamique. Si l'Abbé devra rendre compte de sa doctrine et de l'obéissance de ses disciples, comme le dit St Benoît au v.6, il s'agit surtout de l'obéissance à cet appel de Dieu que chacun doit apprendre à écouter, dans sa vie quotidienne.