La règle de Saint Benoît

Prologue

1 janvier
2 mai
1 septembre
ECOUTE, MON FILS, les instructions du maître et prête l'oreille de ton coeur ; accepte les conseils d'un vrai père et suis-les effectivement.
Ainsi tu reviendras par le travail de l'obéissance à celui dont t'a éloigné la paresse de la désobéissance.
Mon discours s'adresse donc maintenant à toi, qui que tu sois qui renonces à tes volontés propres et prends les armes très puissantes et glorieuses de l'obéissance, afin de militer pour le Seigneur Christ, le vrai Roi.
Tout d'abord, quand tu entreprends une bonne action, demande-lui, par une très instante prière, qu'il la parachève.
Alors celui qui a déjà daigné nous compter au nombre de ses fils n'aura pas un jour à s'attrister de nos mauvaises actions.
Car, en tout temps, il nous faut lui obéir avec les dons qu'il a mis en nous, pour que, père indigné, il ne déshérite jamais ses fils,
ou que, Seigneur redoutable, irrité de nos mauvaises actions, il ne livre au châtiment éternel les très mauvais serviteurs qui n'auraient pas voulu le suivre vers la gloire.

Commentaire(s) de ce texte

1) Chaque année, le 1er jour de 1'an, St Benoît nous invite à entrer dans l'année qui s'ouvre devant nous par un mot, un simple mot : "écoute". Le latin "obscultare" ou "auscultare" (obscultare est une forme populaire) signifie écouter avec la nuance d'exécuter ce qui est dit.
L'écoute a donc un rapport très étroit, pour St Benoît, avec l'obéissance (obscultare et oboendientia ont la même origine) qui est d'ailleurs définie, au v.2, comme un travail, une tâche pour revenir à Dieu "tu reviendras par le travail de l'obéissance à Celui dont t'a éloigné la paresse de la désobéissance".

2) Mais comment obéir ? De quelle obéissance s'agit-il ? Est-ce l'obéissance militaire qui s'exécute de manière quasi mécanique ? St Benoît précise au verset 6 de quelle obéissance il s'agit en disant : "il nous faut obéir, en tout temps, avec les dons qu'il a mis en nous".

3) En parlant ainsi, St Benoît nous invite à dépasser l'attitude bêtement réglementaire, car, pour que l'obéissance joue son rôle, il faut qu'elle reprenne tous ces dons que Dieu a mis en nous. Mais voilà, bien souvent, nous ignorons ces dons, le latin dit "ces biens", qui sont enfouis en nous. En effet, ne nous y trompons pas, il ne s'agit nullement de toutes ces qualités humaines que l'on qualifie habituellement de dons. Ils sont certes utiles, mais St Benoît veut nous entraîner encore plus loin que ces capacités somme toute bien superficielles.

4) Quels sont donc ces biens que Dieu a mis en nous ? Et comment les découvrir ?
St Benoît nous propose un chemin pour les explorer, en nous alertant seulement sur ce qui peut nous empêcher de les reconnaître : notre volonté propre (v.3).
Car, en définitive, le plus grand ennemi que nous ayons, est nous-mêmes, avec la fausse image que nous nous faisons de ce que nous sommes.

5) L'obéissance, pour St Benoît (c'est le chemin du retour à Dieu, parce qu'elle est d'abord le chemin de la véritable liberté intérieure, qui commence par la libération de nous-mêmes, de nos peurs, de nos doutes, mais aussi de nos illusions, de notre démesure.
(Anselme Grün vient de publier un très beau livre intitulé : conquérir sa liberté intérieure).

6) Le problème de ce chemin, c'est qu'on n'y entre seulement par la foi, à la suite de Jésus. Comme le disait Marc-André ce matin, il faut croire pour voir, et non l'inverse. Car, alors que la confiance s'appuie toujours sur 1'expérience, la foi, elle, comme le dit St Paul, espère ce qu'elle n'a jamais vu. Et c'est la foi qui sauve.
1) Ecoute, accepte, accomplis (obsculta, excipe, comple). Par ces trois verbes, St Benoît résume toute la démarche de celui qui, un jour, a frappé à la porte du monastère. Ce sont ces trois verbes qui, pour Benoît, résument l'attitude intérieure qui permettra au moine d'entrer dans une relation de filiation. D'ailleurs, dans ce verset 1, St Benoît situe d'emblée le moine comme le fils d'un père véritable.

2) Dans les versets qui suivent, il va développer ces deux points. Ecouter, accepter, accomplir, c'est tout le travail de l'obéissance et du renoncement à la volonté propre. Quant à la relation fils père, St Benoît en fait la clé de l'entrée dans l'héritage, dans le Royaume. Pourtant cela sonne durement aux oreilles d'un homme du 21ème siècle. Comme je le disais récemment, le père a mauvaise presse aujourd'hui, il fait peur. Qui donc est le Père ?

3) Le véritable visage du Père, ce "vrai père" dont parle St Benoît au v.l, c'est Jésus qui nous le révèle. On pourrait multiplier presque à l'infini les références de l'Evangile où Jésus se situe vis à vis du Père, au Baptême, dans la prière, face à ses ennemis, face à ses disciples, dans la Résurrection et l'Ascension.
Peut-être serait-il d'ailleurs intéressant de relever tous ces textes pour comprendre ce que signifie le cri d'émerveillement de Jésus : "Père, je te rends grâce...", ou son cri de douleur : "pourquoi m'as-tu abandonné ?"

4) On pourrait essayer de résumer tout cela à travers deux idées. D'abord, le père est l'infiniment présent : Jésus fait tout ce qui plaît au Père, le Père est toujours avec Lui, Il s'occupe des affaires de Son Père, le reste ne L'intéresse pas. Mais il est aussi le grand absent, le distant par excellence, Celui qui laisse Jésus Seul face à son destin, à sa souffrance ; à sa mort ! C'est dans cette apparente contradiction que ce situe le véritable mystère du Père : le roc de notre être et l'espace qui laisse être. Toute paternité véritable est à cette image : parole et silence, appel et attente. Seule une paternité vraie peut faire naître une vocation authentique.
1) La vocation monastique s'enracine dans un double mouvement : une expérience et un désir. L'expérience qui est à la racine, c'est celle de se sentir éloigné, et le désir, c'est celui de devenir proche. Mais de quoi, de qui nous sommes-nous éloignés ? Et de quoi, de qui sommes-nous appelés à nous rapprocher ?

2) St Benoît, au verset 2, nous dit que c'est de Dieu que nous nous sommes éloignés. Sans doute, est-ce vrai, mais nous n'en prenons conscience qu'à travers une autre expérience, celle d'être devenus des étrangers pour nous-mêmes. Car l'éloignement de Dieu, nous le percevons d'abord en sentant combien nous sommes mal dans notre peau. C'est dans notre mal être que nous faisons l'expérience de cet éloignement, de cette distance. C'est dans cette distance de soi à soi que l'on fait l'expérience de l'absence de Dieu.

3) Et c'est cette expérience qui nous met en route, qui nous met sur le chemin du retour, de la conversion au sens étymologique du mot. C'est en se cherchant soi-même que l'on finit par rencontrer la trace de Dieu, et c'est en se mettant à chercher Dieu que l'on finira par se retrouver soi-même.
Cela signifierait-il alors que ce que l'on nomme l'expérience de Dieu n'est qu'une forme plus achevée de l'expérience de soi ?

4) Je crois que pour comprendre cela il faut garder à l'esprit ces extraordinaires rencontres de Dieu dont les Ecritures sont pleines.
C'est dans ces rencontres que les patriarches et les prophètes reçoivent leur nom, leur mission. C'est en face de Dieu qu'ils deviennent ce qu'ils sont. C'est dans cette rencontre de l'Autre, du tout Autre, qu'ils naissent à eux-mêmes. C'est en retrouvant le chemin de Dieu qu'ils découvrent le chemin de leur propre humanité.