La règle de Saint Benoît - Le texte du jour

Chapitre 48

Du travail manuel quotidien (suite)

30 mars
30 juillet
29 novembre
LE DIMANCHE TOUS VAQUERONT à la lecture, excepté ceux qui sont chargés de diverses fonctions.
Si quelqu'un était si négligent et paresseux qu'il ne veuille pas ou ne puisse méditer ou lire, on lui prescrira un travail pour qu'il ne reste pas oisif.

Quant aux frères infirmes ou délicats, on leur donnera un travail ou un métier tel qu'il leur évite l'oisiveté sans les écraser ou les faire fuir un labeur accablant.
L'abbé prendra leur faiblesse en considération.

Commentaire(s) de ce texte

1) « L'abbé prendra leur faiblesse en considération » (v.25). Le mot latin « imbecillitas ou imbecillus » que traduit le mot français « faiblesse », se trouve dans plusieurs chapitres de la Règle. D'abord au chapitre 35, à propos des semainiers de la cuisine, au v.3 : « on procurera des aides aux faibles pour qu'ils ne travaillent pas avec tristesse ». Au chapitre 37, v.2 à propos des anciens et des enfants : « on prendra toujours en considération leur faiblesse et, pour la nourriture, on ne leur appliquera pas toute la rigueur de la règle ». Et au chapitre 40, v.3 : « considérant les limites des faibles, nous pensons qu'une hémine de vin par jour suffira à chacun ».

2) En mettant ces citations l'une à côté de l'autre, on peut donc dégager une doctrine de St Benoît sur la notion de faiblesse. Elle concerne d'abord l'âge : les anciens et les jeunes (chapitre 37), ensuite les capacités de travail (chapitres 35 et 48), et enfin la capacité de se priver, de vivre une certaine ascèse (chapitre 46). La faiblesse est donc à la fois, pour St Benoît, la perception d'une limite physique ou psychologique, objective ou supposée. En cela, Benoît repousse un peu les limites de notre manière de voir et de juger.

3) En effet, contrairement à ce que nous pensons parfois, nos limites sont le plus souvent liées à des peurs : la peur de manquer, la peur de ne pas y arriver. Alors on panique et on perd tous ses moyens. Et nous avons du mal à accepter ces limites parce qu'elles ne sont pas objectives. Elles nous mettent mal à l'aise parce qu'elles font appel à des mécanismes inconscients. Nous sommes alors tentés de soupçonner notre frère d'être paresseux, menteur, tire au flanc ! Nous le soupçonnons de mensonge. Et pourtant, il peut s'agir parfois d'une faiblesse très réelle dont les noeuds mettent bien des années à se défaire. C'est pourquoi St. Benoît demande à l'Abbé d'y être attentif.
1) À nouveau, dans ce bref passage, St Benoît revient sur l'oisiveté, "ennemie de l'âme". En cela, il ne fait que reprendre la doctrine exposée par Cassien, qui compare l'âme à un moulin qu'il convient d'alimenter de bon grain, sinon on y verra apparaître toutes sortes de mauvaises pensées. L'idée qui se trouve derrière cette explication, c'est que l'âme ne peut supporter le vide. La nature a horreur du vide.

2) Cette vision des choses se trouverait donc aux antipodes de cette recherche du vide intérieur qui anime bien des courants de spiritualité orientale. En effet, l'idée de St Benoît, à la suite de toute la tradition monastique ancienne, c'est que, derrière l'apparence du vide, en fait, on risque de ne trouver que soi, une certaine complaisance en soi.

3) Or la spiritualité chrétienne et donc la spiritualité monastique, sont fondées sur la relation à l'Autre, sur l'épiphanie de l'Autre.
L'expérience de 1'absence n'est pas une expérience du vide, mais l'expérience de l'attente d'un Autre ; elle suppose le dynamisme du désir dont les Pères de Cîteaux ont tant parlé, reprenant un thème cher a St Augustin. La vie monastique se nourrit de cet élan qui parcourt toute l'Histoire de la Révélation : Dieu nous cherche et nous Le cherchons.

4) Ce qui anime l'existence du moine n'a donc rien à voir avec un besoin d'activité, une espèce de fébrilité maladive. Le travail, comme la lectio, sont là, en fait, pour nous aider à nourrir en nous cette dynamique de l'Autre.
En nous arrachant sans cesse au repli sur nous-mêmes, à une certaine complaisance dans nos propres pensées, Benoît cherche à réveiller en nous un désir, une ferveur, un élan d'amour, ce "premier amour" dont parlent les Ecritures.
1) A plusieurs reprises, dans ce petit passage, St Benoît utilise le verbe "vacare" qui signifie, au sens étymologique du mot, "être vide", faire le vide.
Vaquer à la lecture peut donc s'interpréter à un double niveau :
- d'abord faire le vide de toute activité, de toute occupation.
- mais aussi, à un niveau plus profond, être vide pour que Dieu vienne habiter ce vide.

2) Mais cela n'est pas évident pour tous, il s'agit d'un don bien particulier, d'une épreuve à travers laquelle il faut passer.
C'est que le vide nous fait peur, nous avons brusquement l'impression de perdre notre identité. Le vide peut éveiller en nous une angoisse terrible, proche de celle de la mort.

3) C'est dans ce vide que nous touchons notre faiblesse, notre pauvreté.
Nous y expérimentons à quel point nous ne sommes qu'un souffle, un brin de paille emporté à tout vent.
Cela peut être trop dur à porter, trop insupportable, c'est pourquoi S. Benoît prévoit la possibilité d'un travail non pas pour boucher ce vide, mais pour l'apprivoiser, tout doucement.