Noël, Messe de Minuit

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Is 9, 1-6; Tite 2, 11-14; Lc 2, 1-14.

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Frères et soeurs, comme la Résurrection du Christ, vainqueur de la mort, dans la nuit de Pâques, la Naissance du Fils de Dieu, dans la nuit de Noël, échappe aux grandes mises en scène, dont est si friand notre monde. Pour ces deux événements fondateurs de l’humanité nouvelle, Dieu a choisi la discrétion et le secret. Des lieux méconnus et discrets. Pas de témoins, ou si peu. Pas de discours ni de grandes déclarations. La lumière naît en ce monde, elle transforme ce monde, sans faire de bruit.

Au début de cette Eucharistie, laissons-nous saisir par cette ambiance si particulière des avènements de Dieu, afin qu’Il advienne aussi, en cette nuit, dans notre propre vie.

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Quand Dieu vient à nous, c’est de nuit! Cette intuition, que Saint Jean de la Croix ne cesse de répéter, tout au long de son cantique spirituel, trouve sa source dans le mystère de Noël, que nous célébrons justement en cette nuit de Noël. Lorsque Dieu vient, c’est de nuit! Tout est nuit, au sens propre du terme, comme dans l’Evangile de Luc que nous venons d’entendre, mais aussi au sens spirituel du mot. En effet, la première lecture, tirée du Prophète Isaïe, annonçait déjà que « le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière; sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière a resplendi »!

Ce « pays de l’ombre », cette ténèbre obscure, nous pourrions les comprendre de multiples manières, mais d’abord peut-être par rapport à l’époque où nous vivons. En effet, n’avons-nous pas parfois l’impression de vivre dans un temps où les ténèbres s’épaississent autour de nous, une impression qui s’accentue, quand nous  confrontons le contenu de nos journaux aux grandes espérances qui étaient nées, après la seconde guerre mondiale, après le Concile Vatican II et la chute des murs de haine qui divisaient l’est et l’ouest! Et les événements de l’année écoulée semblent d’ailleurs confirmer cette impression. L’ombre semble gagner peu à peu, envahir ces derniers îlots de liberté et de paix, dont nous aurions tant besoin!

Mais il y a aussi cet autre « pays de l’ombre », plus terrible encore et plus angoissant, au coeur même de notre coeur. C’est là que l’usure du temps, la désillusion et le sentiment d’impuissance, semblent vouloir étouffer ces dernières  semences d’espérance, semées jadis en nous. Ce désert là est bien plus sombre encore, bien plus obscur, bien plus opaque que tous ceux que le monde peut créer, autour de nous, car il nous laisse absolument démunis, dépouillés de tout, infiniment seuls!

Et pourtant, c’est bien là, dans ce « pays de l’ombre », dans cette terre inhospitalière et nue, que Dieu a choisi de venir à nous. Nous croyons parfois que des circonstances favorables sont nécessaires, que certaines préparations particulières sont indispensables, pour que  Dieu puisse s’approcher de nous.  Mais la nuit de Noël nous donne la preuve exactement contraire. Pour venir à nous, Dieu n’a besoin que d’une seule et unique condition:il a besoin de notre pauvreté, de notre nuit.

Et c’est bien ce qu’ont compris les bergers de Béthléem. C’est parce qu’ils n’en étaient pas dignes, et surtout parce qu’ils le savaient, qu’ils en étaient intimement persuadés, que Dieu les a invités à venir contempler l’Enfant né de Marie. Nous avons du mal à reconnaître cela, nous avons du mal à confesser notre misère, sinon du bout des lèvres, au début de l’Eucharistie. Et pourtant c’est la clé unique, si simple, tellement simple que nous n’y pensons même pas, de la rencontre avec notre Dieu. C’est parce que nous aurons eu la simplicité de reconnaître nos ténèbres, et d’y demeurer, sans chercher à éclairer notre chemin par les fausses lumières qui nous sont offertes, que Dieu viendra à notre rencontre. Oui, Dieu n’a besoin que de notre pauvreté, comme Il n’a eu besoin que de l’humilité de sa servante, de l’humble Vierge de Nazareth, pour faire des merveilles telles qu’on en parle encore aujourd’hui, après tant de siècles, et qu’on en parlera encore, jusqu’à la fin du monde.

Frères et soeurs, en cette nuit de Noël, osons offrir à Dieu, sans fausse honte, nos nuits et nos ténèbres, pour que Jésus vienne naître dans nos coeurs, et pour que les Anges puissent y faire éclater leurs chants de louage et proclamer la gloire de « Celui qui est, qui était et qui vient », dans les siècles des siècles. Amen!

 

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