Vingt-sixième Dimanche du Temps ordinaire

+

Amos 6, 1a.4-7; 1 Tim 6, 11-16; Lc 16, 19-31.

+

Selon une interprétation communément admise aujourd’hui, nous avons tendance à lire cette parabole de Lazare et du mauvais riche comme un mise en accusation de la richesse, sous toutes ses formes, qui serait ainsi assimilée à l’égoïsme le plus épais, et qui s’opposerait à une pauvreté parée de toutes les vertus. Il est vrai que la Tradition de l’Eglise, qui a mis en relief le voeu de pauvreté, semblerait nous inviter, au premier abord, à suivre cette lecture quelque peu simplificatrice.

Cependant, en introduisant dans le débat un troisième personnage, le Patriarche Abraham, Jésus nous invite à éviter le piège de cette interprétation facile. Car, dans l’Ancien Testament, les auteurs sacrés se plaisent à souligner, parfois même avec un peu d’exagération, la richesse, la longévité et la réussite d’Abraham. Abraham n’est donc pas seulement le père des croyants, comme le souligne l’épître aux Hébreux, mais il est également, dans la Tradition biblique, le modèle d’une vie réussie, d’une vie comblée de richesses, de gloire et d’honneur. Selon nos critères habituels, Abraham se situerait donc à l’opposé du Lazare de notre parabole.

Et pourtant, c’est bien dans le sein d’Abraham que Jésus place le pauvre Lazare, dans la seconde partie de cette parabole. Et le dialogue qui s’instaure ne met pas en scène Lazare et le mauvais riche, mais bien Abraham lui-même. Cela signifie donc que, pour Jésus, le problème n’est pas de stigmatiser la richesse, ou d’exalter la pauvreté. Le problème n’est pas là. Le but de Jésus, dans cette parabole, c’est de nous dévoiler, de mettre en lumière, les ressorts intimes et secrets des choix que nous faisons, sans toujours en avoir conscience.

En effet, comme pour les cinq frères de l’homme riche, nos choix et nos décisions se limitent bien souvent à l’horizon de ce monde. Comme eux, nous cherchons à satisfaire nos désirs immédiats, à profiter au maximum des plaisirs de la vie, saisissant tout ce qui nous tombe sous la main, sans regarder plus loin. En situant notre existence présente dans la perspective infiniment plus large de notre vocation de fils de Dieu, qui va bien au delà de notre existence terrestre, Jésus nous invite à relire tout ce que nous faisons ou omettons de faire, tout ce que nous disons ou oublions de dire, à la lumière de notre vocation humaine.

Cette mise en perspective, qui fait éclater le cadre étroit de nos égoïsmes, les Prophètes l’avaient déjà tentée, tout au long de l’Ancien Testament, comme en témoigne la première lecture tirée du livre d’Amos. « La bande des vautrés », qui avait oublié qu’elle faisait partie du peuple élu de Dieu, avec ses solidarités, et qui avait négligé le sens profond de l’histoire sainte, s’était condamnée elle-même à disparaître à tout jamais. Repliés sur eux-mêmes, enfermés dans leurs propres intérêts, ces gens avaient fini par se concentrer uniquement sur la satisfaction immédiate de leurs désirs, comme le riche de notre parabole.

Abraham, au contraire, au milieu des réussites et des honneurs de toutes sortes, n’a jamais cessé, tout au long de sa vie, de tendre de tout son être vers Celui qui l’avait un jour appelé par son nom. « Abraham a cru en la promesse de Dieu, et ce lui fut compté comme justice », nous dit l’épître aux Hébreux. Abraham a pu marcher en homme libre sur cette terre, parce qu’il avait les yeux fixés sur un ailleurs! Et c’est parce qu’il vivait ainsi que, loin de se désintéresser du sort de ses contemporains, il s’est intéressé au sort de tous les hommes, même de ceux qui lui voulaient du mal.

Abraham est la figure accomplie de cet « homme de Dieu », dont nous parlait la seconde lecture tirée de la première lettre à Timothée, « irréprochable et droit », tendu vers le « moment où se manifestera notre Seigneur Jésus-Christ ». En nous proposant un tel modèle, l’Eglise ne nous invite donc pas à déserter les réalités de ce monde, mais, au contraire, à retrouver le sens profond de tout ce qui nous faisons. Tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes a un but, un sens, tout cela est au service d’un avenir qui dépasse infiniment les limites de l’instant présent. Car c’est pour devenir des amis de Dieu que nous avons été créés.

 

Cette entrée a été publiée dans Homélies 2007. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.