Changement de stabilité de Frère Dimitri

+
RB 31, 18-19.
+
Tirés du chapitre consacré au cellérier du monastère, ces deux versets ont pourtant une portée bien plus générale. Ils expriment deux réalités essentielles de toute expérience monastique authentique. En effet, ils nous parlent de deux éléments absolument centraux dans toute vocation cistercienne: le rôle du temps et la place de nos sentiments.
Le verset 18 s’intéresse au moment opportun pour donner et demander. Car il y a un temps pour tout sous le soleil, nous dit l’Ecclesiaste: “un temps pour naître et un temps pour mourir; un temps pour planter et un temps pour arracher les plantes; un temps pour tuer et un temps pour soigner les blessures; un temps pour démolir et un temps pour construire. Il y a un temps pour pleurer et un temps pour rire; un temps pour gémir et un temps pour danser” (Ecl 3, 1-4). Notre existence s’inscrit dans le temps et la vie spirituelle, comme la vie physique, a elle aussi ses cycles et ses saisons. Accepter le temps, apprendre à reconnaître les signes des temps, consentir à respecter la lente maturation de l’être humain, voilà un point très important, lorsque l’on s’engage dans la voie monastique. Chaque événement, chaque découverte, chaque traversée, même à travers l’apparente stérilité du désert, s’inscrit dans cet apprentissage des voies de Dieu, qui sont si éloignées de nos propres voies.
Mais c’est surtout à cause du verset suivant que tu as choisi ce passage de la Règle. As-tu parfois l’impression que, dans nos communautés, nous négligeons ce point, et que nos exigences, nos comportements, nos paroles ne servent pas toujours le but visé par Saint Benoît: “que nul ne soit contristé dans la maison de Dieu”?
Ce verset, pour être compris, doit être lu dans cette dynamique du temps de Dieu, qui est toujours un dessein d’amour pour chacun d’entre nous. Tout ce qui nous arrive, tout ce qui advient dans notre vie est pour notre bien. Dieu nous aime et fait tout concourir à notre bien. Mais encore faut-il en être conscient. Dieu veut certes pour nous le bonheur et la paix. Mais cela ne va pas de soi.
Une mauvaise interprétation de ce verset 19 consisterait à penser que si une chose me rend triste et me perturbe, alors c’est le signe qu’elle ne vient pas de Dieu, car “nul ne doit être affligé dans la maison de Dieu”, comme l’affirme Saint Benoît. Avouons-le, c’est bien souvent notre première réaction face aux événements qui nous déplaisent, aux demandes qui nous dérangent, aux personnes qui nous gênent. Nous aurions tendance à penser que tout ce qui nous attriste et nous contrarie serait mauvais pour nous, et donc que ceux qui nous le demandent le sont aussi!
Or Saint Paul, dans sa seconde Epître aux Corinthiens, nous offre une clé d’interprétation intéressante de ce passage de la Règle. S’il existe, en effet, une tristesse mauvaise, une “tristesse selon le monde et qui conduit à la mort”, il y a aussi, affirme-t-il, une “tristesse selon Dieu” qui “produit le repentir et conduit au salut” (2 Cor 7, 10). Et l’Epître aux Hébreux fera même de cette tristesse un moyen pédagogique pour nous aider à grandir: “toute correction, sur le moment, ne semble pas un sujet de joie, mais de tristesse; mais plus tard, elle produit chez ceux qu’elle a ainsi exercés, un fruit de paix et de justice” (Heb 12, 11).
Nul doute que Saint Benoît vise plutôt cette autre paix, cette autre joie, qui n’a rien à voir avec les satisfactions superficielles et faciles. Quand la Règle affirme que nul ne doit être “troublé ou affligé dans la maison de Dieu”, elle vise essentiellement cette paix profonde qui est le fruit d’une authentique conversion de vie, une paix qui est passée par le creuset de la correction fraternelle et du repentir.
Cher Frère Dimitri, en choisissant ces deux versets, tu as donc placé ton engagement dans cette communauté du Mont des Cats sous le double signe du temps et de la conversion. Le temps nécessaire à toute véritable aventure spirituelle, qui ne se contente pas de grandes phrases, mais qui ose s’engager dans un chemin de véritable transformation intérieure. Et une conversion qui suppose parfois des moments de tristesse, de ténèbres, de doute, parce que le péché est bien là, au coeur de notre vie, même si nous n’en avons pas conscience.
La paix, la paix de Dieu, cette paix qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer et concevoir, tu la goûteras, si tu te laisses transformer, patiemment, par cette grâce de conversion qu’est la vie monastique. En t’engageant dans notre communauté, devant tous les saints dont nous célébrons aujourd’hui la solennité, c’est bien ce chemin que le Seigneur te propose. A toi d’y entrer vraiment et d’y persévérer, avec Sa grâce.
Cette entrée a été publiée dans Homélies 2008. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.