Funérailles de Frère Laurent

« Ne soyez pas bouleversés ! » Cette parole de Jésus à ses disciples, Fr. Laurent l’a reprise à son compte. Il n’a pas voulu nous bouleverser. Il a ralenti peu à peu puis, discrètement, s’en est allé. Il avait d’ailleurs déjà failli nous quitter brusquement, par accident cardiaque, comme d’autres membres de sa famille. Il écrivait en 2009 : «  Le Bon Dieu me rappelle à lui mais les docteurs me raccrochent à la terre en me mettant une pile ». Cette pile, il en avait étudié les données techniques, mais justement parce que, pour lui, l’appel du Bon Dieu primait maintenant. Il continuait : « La durée de la pile arrive à la limite.(…) En 2004, j’ai dû signer un papier à l’hôpital comme quoi je demandais qu’on me mette un stimulateur ! Cette fois-ci, non ! Je ne marche plus ! Je vieillis de plus en plus… 88 ans… Laissons faire le Bon Dieu. » Et le Bon Dieu l’a exaucé par un départ peut-être pas instantané mais bien rapide.

 

« Laissons faire le Bon Dieu ». Belle disponibilité, qui n’a sans doute pas toujours été aussi évidente au jour le jour d’un long chemin de vie. Il avait accompli dès avril dernier 60 années de profession monastique. Ce qui veut dire une belle persévérance, « stable dans le monastère, sous une règle et un abbé ». Il est vrai qu’il a vécu plusieurs années dans un autre monastère, à Port-du-Salut, mais tout de même ! Vivre sous un abbé n’était pas chose si simple pour lui, et il semble avoir connu quelques complications avec ses différents supérieurs. Vivre sous une règle l’aidait un peu à s’en sortir : il avait toujours un œil sur le droit écrit, son rempart de défense. Tout en étant toujours un peu à côté, il était vraiment présent dans la vie de la communauté et mettait ses compétences à son service. Il savait aussi, discrètement, être attentif et serviable ; et son sourire malicieux faisait du bien.

 

S’il fut « trappiste », il fut toujours aussi un peu différent. Il semble qu’avant de penser à venir au Mont des Cats, il ait même songé à l’Orient, à l’Inde ; mais, à l’époque, juste après guerre, c’était impossible. En lien, dans sa jeunesse avec les Carmes, il resta toujours, même devenu trappiste, très attaché à S. Jean de la Croix et à la spiritualité carmélitaine.

 

Heureusement, le Seigneur connaît les siens et n’attend pas que nous soyons conformes à un modèle préfabriqué. Nous l’avons entendu dans l’Evangile : « Dans la maison de mon Père, beaucoup pourront trouver leur demeure ». Ou, selon une traduction plus littérale : « Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures »… Il y en aura bien une pour Fr. Laurent, une qu’il décorera à son goût.

 

« Le Bon Dieu me rappelle à lui ». Cette perspective des derniers mois devait lui parler, lui à la curiosité toujours éveillée, toujours attirée par ce qui est nouveau. Bien sûr, avec Thomas, il n’aurait pas manqué de poser des questions bien concrètes : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas ; comment pourrions-nous savoir le chemin ? » Mais il était aussi prédisposé à se lancer vers le « nouveau ». Or, du « nouveau », l’Apocalypse de la première lecture en est pleine : « J’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle (…). J’ai vu la Jérusalem nouvelle (…). Voici que je fais toutes choses nouvelles ».

 

Juste quelques jours avant de partir à l’hôpital, il écrivait : « Je suis prêt à aller vers le Père ». Il se reconnaissait fils. Et le Seigneur l’a entendu, – il n’a pas fait erreur sur la personne, ce que Fr. Laurent n’aurait pas manqué de lui signaler –. Puisse le Seigneur accomplir sa promesse, celle qu’il nous fait à tous : « Moi, je donnerai gratuitement à celui qui a soif l’eau de la source de vie : tel sera l’héritage réservé au vainqueur ; je serai son Dieu, et il sera mon fils ».

 

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